Le sosie de Luchini, l’histoire de trois générations d’une famille en Palestine, Hamlet au paradis... Découvrez nos critiques cinéma de la semaine du 9 mars 2026.
Le sosie de Luchini (4⭐/5)
C’est d’abord l’histoire émouvante d’un scénario posthume, celui qu’avait écrit pour le réaliser elle-même la talentueuse cinéaste Sophie Fillières. La mort en a décidé autrement et c’est Pascal Bonitzer, le père de ses deux enfants, qui a repris le projet. Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille, qu’il n’a pas vue grandir… Aimer ou admirer, pour une fois il va lui falloir choisir.
À la lecture du synopsis de Victor comme tout le monde, on voit combien il s’agit en premier lieu d’une malicieuse variation sur le personnage de Fabrice Luchini et ses spectacles consacrés aux grands auteurs à travers des lectures inspirées. « Dans le scénario, raconte ainsi Bonitzer, le personnage s’appelait Luchini, mais Fabrice Luchini avait un doute au regard de ce Luchini fictionnel dont l’histoire et la biographie n’étaient pas les siennes. » D’où l’idée de « Robert Zucchini », un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout. La fable peut alors se déployer. Victor Hugo n’est plus la solution qui permet au comédien d’oublier le reste de son existence, mais bien le problème, ou plus précisément l’obstacle qui se dresse entre la vraie vie et lui.
Pour le dire autrement, Zucchini connaît son Victor Hugo par cœur mais ne sait rien ou presque de sa fille. Un paradoxe évidemment utilisé dans le film, quand on se souvient en plus de l’amour fou que l’écrivain portait à sa fille Léopoldine, morte noyée. Ce qui se joue ici avec infiniment de subtilité et de délicatesse, c’est ni plus ni moins qu’une éducation sentimentale, celle d’un père découvrant enfin sa fille.
Mais le film va plus loin encore en confrontant le comédien à un groupe d’actrices qui mettent en cause certains aspects de la vie de Victor Hugo, et notamment sa virilité débordante, désormais problématique pour notre époque. Au cours d’une scène largement improvisée, selon Pascal Bonitzer lui-même, les points de vue s’opposent, s’échangent et se répondent sans que jamais on ne tombe dans la diatribe ou le faux-fuyant. Le film pose ainsi avec beaucoup d’intelligence les termes d’un débat tout aussi légitime que complexe. Ou comment mettre vertement en cause un homme sans passer à la trappe son œuvre magistrale.
Avec Victor comme tout le monde, même sur un scénario qu’il n’a pas écrit, Pascal Bonitzer démontre sa capacité à capter et l’air du temps et ce qui ne meurt jamais, le tout avec une incroyable élégance. « Quant à moi qui parle ici, j’admire tout, comme une brute », écrivit Victor Hugo à propos de Shakespeare. Bonitzer prend au mot le grand homme et, à travers un certain Robert Zucchini, le met face à ses propres contradictions. Réjouissant et décapant.
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ℹ️ Victor comme tout le monde, de Pascal Bonitzer, avec Fabrice Luchini, Marie Narbonne, Chiara Mastroianni, Suzanne de Baecque, Iris Bry. 1 h 28. Sortie mercredi.
D’une génération à l’autre (3⭐/5)
Après le récent et inégal Palestine 36 de la Palestinienne Annemarie Jacir, c’est une réalisatrice américaine d’origine palestinienne, Cherien Dabis, qui tente d’éclairer l’histoire de ce pays. Explicitement titré Ce qu’il reste de nous, et produit notamment par l’acteur américain Mark Ruffalo, le film raconte l’histoire de trois générations d’une famille en Palestine, de 1948 à nos jours. Et comme il serait impossible d’embrasser une telle période en près de deux heures et demie, la cinéaste découpe son propos en trois temps forts.
Une première partie opère un retour aux sources culturelles à travers la voix off de la réalisatrice elle-même, avec une nostalgie à peine voilée. Dans un deuxième temps, elle met en scène un moment exemplaire, terrible et dérisoire : l’humiliation que font subir des soldats israéliens désœuvrés et inutilement cruels à un homme sous les yeux de son propre fils. Enfin, une ultime partie où s’entrechoquent des réalités contradictoires, reflets d’un réel d’une complexité absolue. On sent poindre en permanence une volonté quasi pédagogique chez la réalisatrice, qui de fait « souhaite que le film parle au public occidental et lui montre [l’]humanité [des Palestiniens] ».
Partant d’un passé encore proche, elle tente de conjurer dans un même mouvement la fatalité du présent et les incertitudes d’un avenir imprécis. Ce qu’il reste de nous, malgré d’indéniables longueurs et maladresses, fait cependant œuvre utile : « Je crois profondément au pouvoir du cinéma, en sa capacité à recontextualiser, inspirer et guérir », dit ainsi Cherien Dabis.
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Hamlet au paradis (3,5⭐/5)
Héritier spirituel de Hayao Miyazaki, le réalisateur Mamoru Hosoda a bâti avec succès sa filmographie loin des prestigieux studios Ghibli. Et il confirme aujourd’hui, avec Scarlet et l’éternité, qu’il est bien l’autre grand maître de l’anime japonais. Dans cette ambitieuse fable fantastico-médiévale inspirée de Hamlet, la jeune princesse Scarlet se jure de venger la mort de son père, assassiné par son oncle. Mortellement empoisonnée avant d’y parvenir, elle va alors poursuivre sa quête dans le Pays des morts, purgatoire truffé de périls où elle aura l’occasion d’assouvir sa vengeance mais aussi de dépasser sa rancœur…
Visuellement renversant dans ses séquences oniriques, malin avec ses ponts jetés entre les époques médiévale et contemporaine, ce très joli film pâtit néanmoins de sa narration gourmande, emmêlée dans les fils de l’amour, de la haine, du pardon, de la mort, de la vanité du pouvoir ou encore de l’éternité, ce qui finit par alourdir la pureté de sa forme et la simplicité de sa jolie morale.
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Les K d’or (4⭐/5)
Un fils caché de Kadhafi en quête d’un trésor perdu du dictateur libyen (Jérémy Ferrari). Une fichée S déradicalisée mais totalement incontrôlable (Laura Felpin). Un hurluberlu malvoyant, réac et toujours puceau à 52 ans (Éric Judor). Voilà le trio de choc des K d’Or imaginé par Jérémy Ferrari. Pour son premier film derrière la caméra, l’humoriste signe une comédie d’aventures totalement débridée au cœur du Sahel, entre Marathon des sables et camps de djihadistes.
Au menu, scènes d’action à gogo, humour délicieusement noir, dialogues aussi percutants que finement écrits. La réalisation rythmée et visuellement ambitieuse fait également la différence avec le tout-venant des comédies françaises. Dommage que le scénario s’enlise parfois dans la facilité, mais la complicité entre les trois cadors du rire vaut son pesant d’or.
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Père perdu (2⭐/5)
Budapest, 1957, après l’échec de l’insurrection contre le régime communiste. Andor, un jeune garçon juif, vit seul avec sa mère, Klara, laquelle l’élève dans le souvenir de son père disparu dans les camps nazis. Jusqu’au jour où un homme venu de la campagne prétend être son véritable père. Il faut bien avouer que, depuis l’immense écho rencontré par son premier film, Le Fils de Saul, en 2015, le cinéaste hongrois László Nemes peine quelque peu à convaincre. C’est encore le cas avec Orphelin et la surprenante présence, dans ce film totalement hongrois, d’un Grégory Gadebois en énième personnage mal dégrossi.
Certes, le cinéaste y déploie son indéniable talent de mise en scène, mais cette quête d’identité qui devrait nous toucher reste confinée dans une ambiance que menace sans cesse un académisme étouffant. Et c’est cette absence d’émotion, dont on se demande si elle est à ce point assumée, qui finit par nous éloigner de ce récit d’initiation désincarné.