Une plongée dans la ruralité, un refuge pour des femmes victimes de violences, le destin bouleversé d'un enfant guinéen... Découvrez nos critiques cinéma de la semaine du 2 mars 2026.
Grand paysan (4⭐/5)
Mais comment prononce-ton « Bayle », quand on parle à la télé ou à la radio de Jérôme Bayle, éleveur charismatique dans le Sud-Ouest et qui est au centre du beau documentaire d’Édouard Bergeon Rural ? La question peut paraître anecdotique, mais elle revient à plusieurs reprises dans le film pour mieux marquer la fracture entre les terroirs et les médias majoritairement parisiens.
Et de Paris il est aussi question ici, puisque quand on souhaite, comme Jérôme Bayle, réveiller les consciences ministérielles voire présidentielle et alerter le pays sur le devenir de ses paysans, pas d’autre moyen que de « monter » à la capitale, qui semble hors sol. En 2019, avec Au nom de la terre, Édouard Bergeon avait souhaité raconter par le biais d’un récit inventé le destin de son père éleveur, incarné par Guillaume Canet, qui avait fini par se donner la mort. Jérôme Bayle a vécu le même drame.
En abandonnant la fiction, le cinéaste vise forcément plus juste, se laissant porter par l’incroyable personnalité de son « héros » et de sa mère notamment. Sans oublier un petit garçon venu de la ville et du Nord et qui délaisse ses écrans pour découvrir, enthousiasmé, le métier d’éleveur. C’est tout cela et bien d’autres choses encore que Rural raconte avec une magnifique simplicité. Hasard du calendrier, le film sort en même temps que revient sur les écrans Profils paysans, la fabuleuse trilogie que Raymond Depardon avait consacrée en son temps au monde paysan, parlant lui aussi et de survie et de transmission.
ℹ️ Rural, d’Édouard Bergeon. 1 h 33. Sortie mercredi ; Profils paysans, de Raymond Depardon. Sortie mercredi.
Une pour toutes (4⭐/5)
La Maison des femmes, structure médicale de Seine-Saint-Denis qui accueille des victimes de violences sexistes et sexuelles, ne désemplit pas. Là, une équipe d’infirmières, de sages-femmes, de médecins et de psychologues écoute, répare les âmes et les corps, accompagne, et surtout ne refuse personne. Avec ce premier long-métrage, Mélisa Godet réussit le pari d’un récit à la fois pédagogique et chargé d’une puissante émotion.
À la manière de Je verrai toujours vos visages (2023) de Jeanne Herry, où coupables et victimes se faisaient face dans un processus de justice réparative, La Maison des femmes donne à voir et entendre des femmes battues, excisées, violentées de mille manières, et leurs soignantes. Mais plutôt que d’un face-à-face, c’est ici d’une émouvante communion autour d’une lutte collective qu’il s’agit.
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De l’intime au techno-politique – on y traite aussi bien les sexes mutilés que la recherche urgente de financements –, libérant les paroles au sein d’une thérapie de groupe comme dans les murmures de la confidence sororale, un casting formidable raconte l’histoire vraie de la Maison des femmes. L’énergique et butée Karin Viard y incarne sa fondatrice, entourée notamment de la fantasque Lætitia Dosch et de la lumineuse Eye Haïdara.
Ces actrices réputées nourrissent cette chronique sociale de leur force de cinéma, mais on retiendra que les plus belles séquences reviennent aux interprètes moins connues, qui donnent à ce récit nécessaire une authenticité bouleversante.
ℹ️ La Maison des femmes, de Mélisa Godet, avec Karin Viard, Lætitia Dosch, Eye Haïdara, Juliette Armanet, Pierre Deladonchamps, Oulaya Amamra et Jean-Charles Clichet. 1 h 50. Sortie mercredi.
L’enfant soldat (4⭐/5)
Birahima (doublé par le jeune rappeur ivoirien SK 07), un orphelin de 12 ans, doit quitter son village guinéen pour le Liberia, où l’une de ses tantes l’attend. Il se met en route avec Yacouba (doublé par Thomas Ngijol), un bonimenteur expert. En plein périple, ils sont interceptés par des enfants soldats que Birahima décide de rejoindre. Zaven Najjar fait le choix judicieux de l’animation pour transposer le roman à succès d’Ahmadou Kourouma (prix Renaudot 2000), qui avait révélé au grand public la réalité des 50.000 enfants enrôlés dans les guerres civiles au Liberia (1989-2003) et en Sierra Leone (1991-2002).
Les images en 2D atténuent la violence extrême du propos tout en préservant la poésie de Kourouma, cet oxymore saisissant entre beauté et horreur de la guerre. Ce premier long-métrage confirme la maîtrise de Najjar, qui avait déjà abordé des sujets géopolitiques en animation en tant que directeur artistique de La Sirène de Sepideh Farsi (2023), consacré à la guerre Iran-Irak. Allah n’est pas obligé trouve un équilibre réussi entre fiction et ancrage documentaire, porté par l’humour et surtout une profonde émotion.
ℹ️ Allah n’est pas obligé, de Zaven Najjar, 1 h 17. Sortie mercredi ; Et le roman graphique chez Dupuis, 224 p., 21,95 euros, en librairies le 13 mars.
L’amour et ses moteurs (4⭐/5)
Honoré du prix du meilleur scénario de la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes, Pillion de Harry Lighton s’avance masqué jusqu’à son terme. Drame amoureux ou comédie romantique BDSM ? À voir Colin (Harry Melling), jeune homme terriblement introverti, devenir le « soumis » de Ray (Alexander Skarsgard), un motard plus âgé à l’allure de demi-dieu, on rit autant qu’on s’émeut de ce type de relation rarement montrée au cinéma.
Mais ni le milieu de motards gay ni la brutalité de cette romance ne constituent le sujet de Pillion : ils forment la toile de fond et l’apparat d’une histoire de liberté sublimée par ses contraintes volontaires. Dans une épure remarquable – quelques intérieurs anonymes pour décors et un casting très réduit –, les deux acteurs donnent par leur ambiguïté une chair inédite à ce récit initiatique. Et pour ce couple fascinant, tout tend à la recherche de la bonne place : dans le lit comme sur la selle de moto, chaque mot d’amour, chaque geste intime, chaque route empruntée devient alors le lieu d’une découverte ravissante.
ℹ️ Pillion, de Harry Lighton, avec Alexander Skarsgard, Harry Melling, Bryan Martin et Georgina Hellier. 1 h 47. Sortie mercredi.