Au théâtre du Soleil, l’histoire hallucinante d’Ariane Mnouchkine

Répétitions de « Ici sont les Dragons », au théâtre du Soleil.
LTD/Michèle Laurent/Théâtre du Soleil

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LTD/Michèle Laurent/Théâtre du Soleil
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Elle est à la porte du théâtre, comme depuis toujours. Elle accueille, coupant les billets des 500 spectateurs, souriante, attentionnée. Ariane Mnouchkine n’est pas seulement l’artiste exceptionnelle qui dirige depuis 1964 une troupe sans cesse renouvelée en gardant un cap de partage et d’excellence.
C’est une femme de conscience, une femme responsable, en prise avec la société, à l’écoute aiguë du monde. Le témoignage de jeunes femmes sincères devant une commission parlementaire, le développement médiatique de ces affaires d’agressions sexuelles qui auraient été sciemment minimisées ont secoué la troupe et blessé profondément Mnouchkine.
Elle a diligenté une enquête interne ; une autre, publique, a également été menée. Elle a adressé une lettre, claire et digne, aux spectateurs, sur le site du Soleil. Elle s’y excuse. Cette lettre, agrandie, est affichée à l’entrée du hall, non loin de la librairie. Les conclusions seront dévoilées dans quelque temps. Ariane Mnouchkine affirme n’avoir en rien étouffé à dessein quoi que ce soit.
Beaucoup de tumulte, beaucoup de blessures, mais rien qui puisse amoindrir la puissance magistrale et fascinante de la deuxième époque d’Ici sont les dragons. Après La victoire était entre nos mains, qui court de 1917 à janvier 1918 – et que l’on peut revoir –, on découvre, sous le titre Chocs et mensonges, une hallucinante traversée qui va de 1918 à 1933. Selon les mêmes principes qu’au début : toutes les paroles ici entendues sont authentiques et données dans leur langue, les personnages principaux portent des masques conçus par Erhard Stiefel, récemment disparu.
Lénine, Trotski, Staline, Hitler, Churchill. Des comédiens ont enregistré les paroles, d’autres les incarnent. Ce qui veut dire qu’ils portent les émotions des orateurs, mais ne les « parlent » pas. Tout cela dans une fluidité des scènes qui coulent comme eau claire. On en apprend, des choses ! On ne se contente pas de réviser.
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« Il y a dans la troupe 25 nationalités différentes, sur le plateau, ils sont 33. Chacun a travaillé, lu, réfléchi, proposé. » Ce travail au long cours demande des sacrifices, certaines idées, certaines scènes n’étant pas conservées, et, sur le plateau, les règles dramaturgiques et esthétiques exigent une abnégation profonde des comédiens. Pour un résultat exaltant et qui nous offre une vision de l’époque lucide et sans faiblesse.
« Ce qui m’a le plus frappée, souligne Ariane Mnouchkine, c’est à quel point la similitude est grande entre notre époque et ce temps-là. » Et l’on se doit d’y réfléchir. Parmi les faits qui l’ont le plus abasourdie « c’est d’apprendre que pendant la Nuit des longs couteaux Adolf Hitler se trouvait à Bayreuth pour entendre Parsifal. Cela n’entre pas dans cette deuxième époque, mais nous avons travaillé au-delà et la troisième époque sera présentée dès l’automne prochain. »
Fille de Shakespeare, l’âme du Soleil sait aussi bien concevoir des scènes très amples que revenir au plus intime. Ainsi dans Chocs et mensonges : on est en 1930, dans un parc, à Moscou. On rencontre Mikhaïl Boulgakov avec sa femme, Lioubov Evguenievna Bielozerskaïa. Il s’adresse à Staline. Il aimerait pouvoir partir à l’étranger. Un texte qui date du 28 mars 1930… et qui serre le cœur.
Pour l’essentiel, des scènes larges, prenantes immédiatement, et des surtitrages qui nous éclairent, précisions de lieux et dates, paroles tandis qu’au fond des vidéos belles comme des toiles peintes renseignent sur les espaces. On écoute longuement Léon Blum au congrès de Tours, en 1920. On écoute Churchill qui, s’il a dit un jour qu’il préférait le grand large, se montre alors déjà européen convaincu. Il est la démocratie face aux délires des dictateurs. À la fin, il manque se noyer en haute mer. Mais il surnage.
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Notre note : (4⭐️/5)
ℹ️ Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie. Les mercredi et jeudi à 19 h 30, le dimanche à 14 heures. Alternance première et deuxième époque le vendredi à 19 h 30. À partir du 4 avril, intégrale le samedi à 14 heures. ☎️ Tél. : 01 43 74 24 08.
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