Le comédien reprend au théâtre le rôle du professeur Keating dans « Le Cercle des poètes disparus » et annonce une adaptation de son best-seller, « Mémé », sur les planches en 2027.
La tournée du Mariage de Figaro, où il campe un Figaro farceur en diable, se termine à peine, Philippe Torreton est déjà ailleurs. À partir du 13 février, le comédien sera à l’affiche du grand succès du théâtre privé de ces deux dernières années : Le Cercle des poètes disparus. Adaptée pour le théâtre par Olivier Solivérès, cette production que certains tiennent, à tort ou à raison, pour bien meilleure que le film culte de Peter Weir avec Robin Williams (1989), est en effet devenue phénomène…
À la fois fidèle au scénario de Tom Schulman et singulière dans sa mise en scène, elle a déjà décroché deux molières et réuni plus de 300.000 spectateurs avec, dans le rôle du professeur Keating incitant ses élèves à aller jusqu’au bout de leurs rêves, Stéphane Freiss puis Xavier Gallais. C’est sans hésiter, nous confie-t-il, que Philippe Torreton a accepté l’automne dernier d’être le troisième à reprendre le rôle de Keating, cet enseignant anticonformiste défiant le rigorisme mortifère d’une école élitiste de l’Amérique des années 1950.
« J’étais encore étudiant au Conservatoire quand le film est sorti ; il m’avait ému aux larmes », se souvient le comédien lorsque nous l’approchons au foyer du Théâtre Antoine, où il avale goulûment un bol de nouilles chinoises avant de reprendre les répétitions avec les jeunes partenaires incarnant ses élèves. « Avant même de découvrir le spectacle, que je suis tout de même allé voir pour m’assurer qu’il me plairait, je savais bien que je désirais ce rôle », poursuit-il.
Une envie qui, pour lui, allait de soi tout en le ramenant à sa propre histoire. « Je suis d’une génération qui rêvait d’avoir un John Keating pour professeur et il se trouve que j’ai eu la chance d’en avoir un ! Grâce à lui, j’ai découvert une liberté et ma langue, le français, qui me posait pourtant de très grandes difficultés à l’écrit : j’avais zéro à toutes les dictées. »
L’écriture indissociable de son métier d’acteur
Ce prof de français dénommé Gérald Désir – cela ne s’invente pas –, Torreton ne l’oubliera jamais. « Son club de théâtre, à la salle polyvalente du collège Édouard-Branly du Grand-Quevilly, c’était notre grotte de Harper Creek ! Chaque mercredi, on y récitait des trucs, parfois on écrivait même nos propres sketchs, nos petits poèmes. L’oralité du théâtre m’a fait avaler une quantité de textes et réconcilié avec l’écrit. »
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À l’époque, le futur comédien se rêvait agriculteur mais pressentait que par le théâtre et la littérature, une autre voie, sans doute essentielle, s’ouvrait à lui. « Avec M. Désir, j’ai pu vaincre ma timidité maladive et comprendre que le plus grave n’était pas de faire des fautes mais de se sentir nul, de se couper des autres et du texte. » Plus de quarante après, le comédien, devenu auteur de plusieurs livres et lui-même passé par l’enseignement au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, mesure l’importance de cette rencontre.
« Je n’ai pas enseigné très longtemps, à peine deux ans, mais j’ai adoré ça, et si aujourd’hui je me verrais bien renouveler l’expérience, je sais à quel point c’est engageant. La transmission me passionne et le théâtre est une magnifique école du sensible. Comme la littérature, il offre un chemin de connaissance de soi grâce à l’autre. On ne peut rêver plus beau. »
Shakespeare est devenu mon copain, Hugo mon grand frère et Rimbaud mon autre frère, en plus violent. Que ce soit par la porte ou par la fenêtre, ils reviennent toujours et ne me quittent pas.
Ceci expliquant cela, l’écriture est vite devenue, pour lui, indissociable de son métier d’acteur. « Avant même d’être publié, j’écrivais plein de trucs mais rien de très concret, juste des débuts de textes. » Puis son désir s’affermit, notamment à la Comédie-Française. « Shakespeare est devenu mon copain, Hugo mon grand frère et Rimbaud mon autre frère, en plus violent. Que ce soit par la porte ou par la fenêtre, ils reviennent toujours et ne me quittent pas. »
Ils lui inspirent notamment son premier livre abouti, Comme si c’était moi (Seuil, 2004), un essai sur l’amour des textes que l’on fait siens. « Ils ont guidé mon chemin d’homme, pas seulement d’acteur. Et leur cercle s’agrandit toujours parce qu’on n’a jamais fini d’apprendre. » De Jean Genet, dont il a dernièrement mis en scène Le Funambule, il dit que c’est le « compliqué de la famille, le fils de Rimbaud et Verlaine ».
Aujourd’hui ami de Pierre Lemaitre et de Sorj Chalandon dans la vie, Torreton écrit dès qu’il le peut et a déjà publié treize livres. « La littérature est indissociable du théâtre même si, bien sûr, Sorj et Pierre sont vraiment écrivains alors que moi, mon souffle premier reste la scène. » La preuve, c’est sur les planches qu’il prévoit maintenant de faire revivre son plus grand succès de librairie, paru en 2014, Mémé, dans lequel il rend hommage à Denise, sa grand-mère paysanne qui n’a jamais quitté sa Normandie natale et qu’il a aimée comme une seconde mère.
« Pendant les répétitions du Mariage de Figaro, la metteuse en scène Léna Bréban l’a lu et m’a dit en avoir pleuré. Elle m’a alors annoncé qu’elle voulait que ce soit l’un de ses prochains spectacles mais qu’elle ne le monterait pas sans moi. La production est lancée, prévue pour l’automne 2027… »
Son premier combat reste celui de la culture
Encore flou sur la forme que prendra ce spectacle, Torreton pressent qu’il pourra en faire une pièce « qui nous réconcilie avec nos enfances, à la fois ludique et profonde, guidée par l’émotion et la magie ». Un spectacle qui, « sans se moquer, célébrera les petites vies de province et les musiques populaires ».
Sans se moquer ? « Dans le livre, j’avais mis des citations de chansons de Gérard Lenorman et je me souviens qu’à sa sortie, sur France Culture, j’avais été interviewé par des journalistes qui aimaient le bouquin mais ne pouvaient s’empêcher de laisser entendre que Gérard Lenorman, ils voyaient ça de haut. Mais je parie que si ces mots avaient été signés Verlaine, ils n’auraient rien trouvé à redire ! » De cette blessure comme de tant d’autres, Torreton, on n’en doute pas, saura faire son moteur.
On se souvient qu’en 2012, au détour d’une tribune adressée à Gérard Depardieu pour dénoncer l’exil fiscal (« Alors Gérard, t’as les boules ? », parue dans Libération), le comédien s’était mis à dos une partie du cinéma français avec ses positions politiques trop ouvertement marquées… au point de ne plus récupérer que quelques seconds rôles. Cette blessure-là, fameuse et aujourd’hui en partie cautérisée dans l’écriture d’un roman où il invente le retour d’un acteur masqué sous un faux nom (Un cœur outragé, Calmann-Lévy, 2024), explique aussi sa défiance envers la politique.
L’un des plus grands outrages, aujourd’hui, c’est de nous faire croire qu’on peut se passer de la culture, que c’est une sorte de hobby périphérique, une option.
« Au fond, cela n’a plus grand sens, aujourd’hui, de se dire de gauche, de droite ou du centre vu ce qui nous pend au nez », dit-il en pointant la somme des périls écologiques, économiques et autoritaires qui s’accumulent par le monde. « On vit un affolement généralisé, aucun politique ne dira ça mais ce qu’il faudrait, je crois, c’est une sorte d’union sacrée, comme en 1914, où on arrête le combat politicien pour trouver une coalition afin de gérer la guerre et l’arrêter au plus vite. »
En attendant, le premier combat reste la culture et c’est le sien. « Je suis passionné d’art pariétal, notamment parce que ce legs incroyable montre bien qu’à l’aube de l’humanité, quand l’espérance de vie était d’à peine 25 ans, on ne pouvait pas vivre sans art. Et l’un des plus grands outrages, aujourd’hui, c’est de nous faire croire qu’on peut se passer de la culture, que c’est une sorte de hobby périphérique, une option. Non, quand le monde va mal, elle est centrale et vitale. Keating ne dit pas autre chose quand il explique à ses élèves qu’une vie d’avocat ou de médecin sans films, sans romans, sans musique, ce n’est pas une vie. »
Deux jours avant sa première dans Le Cercle des poètes disparus, Philippe Torreton sera aussi en librairies. Son nouveau livre, Veiller, il l’a rédigé l’an dernier sur proposition de son éditeur, dans la cadre d’une nouvelle collection intitulée « L’Engagée ». « Leur idée, c’est de demander à un auteur de se plonger dans une réalité sociale du pays. J’ai choisi le Samu social de Paris et donc passé plusieurs nuits de maraudes avec des bénévoles, des travailleurs sociaux et de gens qui vivent à la rue. »
Sous la forme d’un poème haletant qu’on verrait bien, un jour, résonner sur scène, son texte se fait cri dans la nuit et dans la spirale des injustices, des exils, autant d’effondrements dont on reste trop souvent les témoins impuissants et gênés. Dans le pas de ceux qui ont tout perdu et de ceux qui, quoi qu’il en coûte, leur portent secours, Torreton a choisi son camp.
Veiller, de Philippe Torreton, Calmann-Lévy, 200 pages, 17,50 euros.