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Mathieu Laine : « Mon livre dénonce ceux qui se distribuent le pouvoir et vivent entre eux »

Photo de Anna Cabana

Propos recueillis par Anna Cabana

Publié le 20 mai 2026 à 13:45

"Les saisons de la liberté", Mathieu Laine, Grasset, 208 pages, 22 euros.

"Les saisons de la liberté", Mathieu Laine, Grasset, 208 pages, 22 euros.

LTD/FRANCK FERVILLE/FIGAROPHOTO

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN – Dans son nouvel essai, l'entrepreneur propose une réflexion inspirée pour nous enjoindre d’échapper à « l’hiver de la liberté » promis par les populistes.

Mathieu Laine est comme le furet : il est passé par ici, il repassera par là. L’œil toujours vif, le cœur absolument libéral et chaque fois une casquette différente : entrepreneur, ami des princes, conseilleur des puissants – à moins que ce ne soit l’inverse –, homme d’influence donc, donneur de cours à Sciences-Po, chroniqueur aux Échos, contributeur au Figaro, auteur de contes musicaux pour enfants et d’essais pour les grands.

Son nouveau livre, Les Saisons de la liberté, appartient à cette dernière catégorie. Le titre, qui promet – à raison – une profondeur de champ littéraire dans le prolongement de La Compagnie des voyants (Grasset, 2023), n’annonce pas la dimension politique du texte : cette fois, il s’agit d’une profession de foi.

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Sa foi : le primat de la liberté, à rétablir d’urgence, faute de quoi nous sommes menacés d’entrer dans l’hiver. Justement : Mathieu Laine nous enjoint de l’enjamber, ce vilain hiver de la liberté. Car nous sommes au début de l’automne des « hommes forts », comme il l’écrit. L’été glorieux qui a suivi un printemps libérateur est derrière nous.

Non seulement l’esthétique – et la pédagogie – des saisons est bien trouvée, mais le texte est lesté par l’amour des lettres et des arts. Mathieu Laine en appelle aux grands auteurs et aux grands artistes – jusqu’à insérer, pour mieux étayer sa démonstration, des œuvres de Goya, Chagall, Botticelli, Picasso, le Caravage, Dalí, Rodin, etc.

Et ce n’est pas tout : comme Mathieu Laine – qui a également une casquette de mécène – ne s’interdit rien, il a demandé au compositeur Karol Beffa de mettre ses « saisons de la liberté » en musique. Chose (magnifiquement) faite – avec le concours des musiciens Gautier Capuçon, Mathilde Calderini, Arthur Stockel – et éditée par Warner Classics.

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LA TRIBUNE DIMANCHE – Si vous avez choisi de filer la métaphore des saisons, est-ce pour habiller joliment votre amour de la liberté dans un pays où les libéraux ont mauvaise presse ?

MATHIEU LAINE – Je ne veux absolument pas être réduit à celui qui dirait « il y a trop d’impôts en France », même si je pense qu’il y a trop d’impôts en France… J’aime bien Benjamin Constant parce qu’il se définissait comme libéral en tout. Moi aussi je suis un libéral en tout, mais pas extrême.

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Le mot libéral est tellement mal compris qu’on y voit soit l’anarcho-capitalisme – or je pense qu’il faut un État –, soit le capitalisme de connivence – or je dénonce dans ce livre les gens qui se saisissent du pouvoir, le redistribuent à quelques-uns et vivent entre eux. En revanche, oui, je suis totalement porté par le primat de la liberté, ça c’est vrai. Le primat, ça veut dire que c’est une valeur qui doit être au-dessus des autres.

Aujourd’hui en France, nous sommes, dites-vous, dans « l’automne de la liberté »…

L’automne est ce temps très dangereux où, au lieu de remettre la liberté au sommet, les « hommes forts » – j’ai mis l’expression entre guillemets, parce que sont-ils si forts ? – proposent de se saisir du pouvoir. Cette promesse populiste prépare potentiellement à l’hiver. L’hiver, c’est la saison où les « hommes forts » ne rendent pas le pouvoir.

Prenons Donald Trump. Comment faut-il interpréter ses déclarations : « Moi, je n’ai pas besoin de droit international, ma morale suffit » ; « A-t-on vraiment besoin des midterms ? » Bien sûr, c’est de la provocation. Mais on peut aussi se demander si cet homme, prenant goût au pouvoir, ne va pas se dire : « Et si je restais ? » Je ne dis pas qu’il va le faire, mais le simple fait de se poser cette question est historique… et terrifiant.

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On sent qu’on évolue vers un monde qui est potentiellement dangereux et qui ne nous va pas. Et en même temps, on est dans le brouillard et on n’a pas les clés. Et pour comprendre, et pour potentiellement en sortir. J’ai voulu restituer vingt ans de ma réflexion sur le sujet, dire où on en est, et donner une carte pour s’orienter.

Les saisons fonctionnent bien pour expliquer la liberté. Je suis comme un sourcier, j’essaie de trouver des clés d’invariants humains dans la littérature, la peinture et la sculpture classiques.

Est-ce à dire que vous jugez moins fécondes la littérature, la peinture et la sculpture contemporaines ?

Si les classiques deviennent des classiques, c’est parce qu’à l’épreuve du temps les autres créations ont disparu et celles-ci ont demeuré. Sans doute parce qu’elles ont perçu un peu plus de la vérité humaine. C’est la raison pour laquelle je vais les chercher. Pour nous guider.

J’ai été très triste et meurtri du départ d’Olivier Nora.

Nous guider ? N’est-ce pas trop demander à l’art et aux artistes ?

Si on regarde la manière dont les artistes ont été critiqués par les nazis au temps de la République de Weimar – il les traitaient de « dégénérés », ça dit beaucoup. Ce sont des alertes. Et on voit bien que ça existe aujourd’hui. L’élite est toujours accusée d’être dégénérée par les « hommes forts » de l’automne.

Vous ne faites pas partie des signataires du manifeste des auteurs Grasset qui, après le limogeage d’Olivier Nora par Vincent Bolloré, ont annoncé qu’ils ne publieraient pas leur prochain livre dans cette maison…

Je ne peux m’opposer à ce qu’un groupe se sépare d’un dirigeant de filiale. C’est sa liberté. Mais j’ai été très triste et meurtri du départ d’Olivier Nora.

Mes interlocuteurs dans le monde politique m’inquiètent parfois.

Pourquoi avez-vous voulu que ce livre fasse l’objet d’un traitement musical ?

Écrire pour la musique de Karol Beffa est un cadeau. Ça donne de l’ampleur et de la force au texte. C’est la réconciliation de la raison avec la création. Je vous annonce d’ailleurs que nous sommes en train d’écrire ensemble un opéra qui traitera des saisons de la liberté par le prisme de personnages.

Au-delà de l’art, ce livre n’est-il pas avant tout une exhortation très politique à remettre la liberté au-dessus de tout ?

Il faut éviter l’hiver. Je pense que c’est possible. À nous de le décider. C’est pour cela que je ne démarre pas par le printemps en finissant par l’hiver. Je démarre par l’été parce qu’on en sort et je termine par le printemps, parce qu’on peut y aller. Mais il faut vouloir y aller. Cela suppose d’enjamber l’hiver. J’y crois encore. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas l’inquiétude très grande que l’hiver advienne.

Le début de l’aventure Macron m’a beaucoup plu.

Mes interlocuteurs dans le monde politique m’inquiètent parfois. Aujourd’hui, je fais un peu le tour des candidats à la présidentielle – j’ai vu David Lisnard, Bruno Retailleau, Sarah Knafo, François Baroin et je verrai bientôt Gérald Darmanin, Bernard Cazeneuve et d’autres – pour leur présenter cette grille de lecture et d’action. Disons que pour le moment ils m’écoutent poliment.

À l’automne de la liberté, il y a moins de subtilité et plus d’ego, moins de fond et plus de testostérone. Comme je suis un optimiste de la volonté, j’essaie de les convaincre ; je crois que l’offre crée la demande, y compris dans le monde des idées. Il faut d’autant moins lever le stylo qu’il est plus difficile d’attirer leur attention là-dessus qu’il y a dix ans. Ce livre peut être utile à tous.

À Emmanuel Macron aussi, dont vous avez été très proche ?

Bien sûr ! Entre la loi Macron, sous Hollande, et les deux premières années de son mandat en tant que président, il y a eu quatre années pendant lesquelles j’avais un interlocuteur qui était sensible à l’idée de la liberté. Le début de l’aventure Macron m’a beaucoup plu.

Pas plus que Frédéric Bastiat, l’économiste français du XIXe siècle dont vous reprenez la formule, vous ne croyez à l’homme providentiel. À qui ou à quoi faut-il s’en remettre ?

À nous-mêmes. J’invite chacun à mobiliser son esprit et à ne pas sombrer dans la servitude volontaire. Pour déclencher la flamme, il suffit d’une rencontre. Ou bien d’un livre… [Sourire malicieux.] 

Propos recueillis par Anna Cabana

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