Dans cette tribune, les signataires reviennent sur la polémique lancée par la journaliste de « L’Équipe » France Pierron autour de l’international belge Jérémy Doku et sur la place qu’occupent les pères dans la vie de leurs enfants.
« Un moment dégueulasse où le papa ne sert à rien. » C’est en ces termes que la journaliste France Pierron, sur le plateau de L’Équipe de Choc, a qualifié l’accouchement, reprochant au footballeur belge Jérémy Doku de vouloir quitter la Coupe du monde pour assister à la naissance de son enfant. Au-delà du sport, ces mots traduisent une idée devenue courante : le père serait un accessoire dont on pourrait se passer. On retrouve cette idée, bien plus lourde de conséquences, dans la protection de l’enfance, qui traverse depuis des années une grave crise systémique.
La tentation est grande de céder à des réactions passionnelles et de mettre en place des mesures d’urgence qui ne règlent rien sur le fond mais au contraire peuvent aggraver la situation. Comme le disait Edgar Morin, « à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, on oublie l’urgence de l’essentiel ».
Cette pression de l’urgence médiatico-politique conduit à chercher des boucs émissaires : les pères, potentiellement suspects de tous les maux : violence intrafamiliale, abus sexuels, inceste… Le patriarcat serait la cause unique de tous les maux sociétaux et de toutes les violences. Cela conduit à une véritable régression de la pensée
Pour l’association Aire de famille, suspecter a priori et exclure le père à la moindre défaillance n’est pas le bon chemin… bien au contraire. Par exemple, ne parler que de l’inceste paternel pour traiter la question de l’inceste et penser le régler en excluant le père est un contresens. L’inceste, justement, c’est le tiers exclu, c’est l’absence de loi qui fait tiers. Ce qui régule et transforme la violence destructrice, c’est la loi qui fait tiers.
La place du père, le maillon faible
Dans ce trio que forment le père, la mère et l’enfant, chacun fait tiers pour les deux autres, mais jamais de la même manière. La mère veille sur le lien entre le père et l’enfant. Le père, de son côté, ouvre la relation entre la mère et l’enfant et l’empêche de se refermer. Trois rôles distincts, mais une même fonction : qu’aucun lien ne devienne un face-à-face fermé, sans tiers.
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Dans le contexte actuel, la place essentielle du tiers paternel est le maillon faible : il est le bouc émissaire facile de tous les dysfonctionnements familiaux et sociétaux. Mais se passer du père, c’est basculer dans une conception mercantile de l’humain, où l’humain est un objet… C’est laisser place à la violence fusionnelle.
Notre expérience de plus de 20 ans nous montre les très grands bienfaits, pour la protection et le bon développement des enfants, de l’inclusion précoce des pères dans l’accompagnement du bébé et de sa maman, surtout dans des situations de très grande vulnérabilité.
Aire de famille, à l’origine du concept de centre parental et de sa reconnaissance dans la loi de protection de l’enfance du 14 mars 2016, accueille, héberge et accompagne depuis 2004 des couples avec leur bébé dès sa vie prénatale, dans des situations de grande détresse et de vulnérabilité.
Cette mesure de protection précoce s’avère, dans bien des cas, plus adaptée que des mesures de placement en pouponnière, en familles d’accueil ou en centres maternels, avec tous les risques de sur-traumatismes des ruptures précoces, bien documentés par de nombreuses recherches cliniques et scientifiques*.
Alors que, plus encore qu’ailleurs, les pères sont très souvent exclus des mesures de protection de l’enfance des tout-petits, notre expérience de plus de 20 ans nous montre les très grands bienfaits, pour la protection et le bon développement des enfants, de l’inclusion précoce des pères dans l’accompagnement du bébé et de sa maman, surtout dans des situations de très grande vulnérabilité.
Soutenir le jeune père, en particulier quand il est vulnérable, insécurisé, avec de grands risques de défaillance, est le plus souvent très bénéfique à l’enfant et à sa mère. Cela demande évidemment une expertise clinique, une organisation et un management adaptés pour que cela réussisse.
C’est dans ce but qu’en collaboration avec la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), Aire de famille a mis en place un référentiel et un label Qualité, qui ont été adoptés par le Département du Val-d’Oise depuis 2022 et par la Collectivité de Guyane depuis 2024. Nous estimons que l’investissement d’un euro dans notre dispositif permet d’éviter au moins 15 euros de coûts (médicaux, sociaux, judiciaires).
Le travail avec les parents et les proches sera au cœur des Assises nationales de la protection de l’enfance, les 25 et 26 juin à Strasbourg. Prendre soin de la responsabilité du père et du couple est la voie royale pour prévenir les abus et violences faites à l’enfant, les féminicides, les violences intrafamiliales, l’inceste et la précarisation des familles.
Signataires
– Frédéric Van der Borght, psychologue clinicien, secrétaire général d’Aire de famille – Boris Cyrulnik, neuropsychiatre – Béatrice Martineau, avocate honoraire pour enfants, membre du CA d’Aire de famille – Pascal Collardey, ancien directeur des affaires juridiques, sociales et RH de KPMG France, président d’Aire de famille – Des membres de l’association Aire de famille
*Voir par exemple la recherche internationale publiée dans la revue The Lancet en juin.