Benjamin Haddad, ministre de l’Europe : «Nous sommes entrés dans une période brutale en matière de relations internationales »
Propos recueillis par Ludovic Desautez et Pierrick Merlet

Benjamin Haddad, ministre de l'Europe
LTD/LECOCQ/REUTERS
Propos recueillis par Ludovic Desautez et Pierrick Merlet

Benjamin Haddad, ministre de l'Europe
LTD/LECOCQ/REUTERS
LA TRIBUNE DIMANCHE – Comment caractérisez-vous le paysage économique mondial dans lequel nous évoluons aujourd’hui ?
BENJAMIN HADDAD – Nous sommes rentrés dans l’ère de la géoéconomie, c’est-à-dire l’imbrication des dimensions stratégiques, économiques et politiques. Quand on parle de compétitivité, d’innovation, de ressources ou d’intelligence artificielle, ce sont d’abord des leviers de puissance. Les Américains et les Chinois ont bien compris cette bascule. Ils accélèrent dans cette instrumentalisation des dépendances. Début 2025, Gina Raimonda, qui était la secrétaire au Commerce de Joe Biden, l’expliquait déjà parfaitement en quittant son poste. Elle estimait que sa fonction consistait fondamentalement à piloter un département de sécurité nationale et de technologie. Quant aux Chinois, ils ont intégré cette dimension depuis longtemps via la planification.
L’Europe réussit-elle à s’adapter à cette nouvelle donne ?
Cette évolution, majeure, demande aux Européens un changement de logiciel. Ce changement est en cours, mais nous devons accélérer. Ce que l’Europe a réussi en s’émancipant du gaz russe, ou en livrant aujourd’hui un effort massif sur le réarmement, nous devons le répliquer dans d’autres secteurs comme le numérique, l’IA ou l’espace. À nous de retrouver une ambition européenne presque civilisationnelle. Il faut que l’Europe trouve l’envie de prendre des risques, de repousser les frontières, de rêver.
Qu’entendez-vous par la nécessité d’un changement de logiciel pour l’Europe ?
Il ne faut plus être naïfs. Nous sommes entrés dans une période brutale en matière de relations internationales. Les Américains ont pivoté et n’ont pas attendu Donald Trump pour faire du « buy american act », lancé sous Joe Biden. La montée en gamme technologique de la Chine représente, dans le même temps, un défi économique colossal. L’Europe s’est rassurée face à ces changements en s’appuyant sur la jambe réglementaire avant même d’avoir mis en place une jambe innovation suffisamment dotée. Une prise de conscience des Européens est nécessaire : il n’y aura pas de retour à une forme de normalité du monde tel que nous l’avons connu. Le monde a changé, nous devons en prendre acte.
Vous allez engager les négociations sur le prochain Cadre européen pluriannuel, pour la période 2028 - 2034. Abordez-vous sereinement cette échéance alors que la France est bloquée par sa dette ?
Si nous voulons réduire nos dépendances, l’échelle pertinente reste l’Europe et je ne dis pas cela pour nous défausser du travail que nous avons à faire en France. Il faut des solutions européennes pour ne pas dépendre des autres. En réalité, il y a un déficit d’investissement en Europe. Nous avons donc un intérêt, face à ces nombreux défis existentiels, à continuer à investir en commun. Cela veut dire travailler à de nouvelles ressources propres de l’Union européenne : pour financer nos nouvelles priorités d’avenir et conserver les politiques essentielles, tout stabilisant nos contributions nationales. La dette commune ne doit pas être taboue. Nous l’avons fait dans un moment existentiel comme le COVID. Nous sommes à un autre tournant existentiel pour l’Europe. Nous voulons travailler aux conditions d’un accord d’ici la fin de l’année sur ce prochain cadre financier pour l’Europe.
Il y a des sujets sur lesquels la France avance seule. Sommes-nous donc face à une Europe à plusieurs vitesses, paralysée sur des sujets clés comme l’endettement commun ?
Nous avons besoin d’être plus agiles. Avancer en Européen et passer à l’échelle ne veut pas forcément dire tout faire à 27. Nous le faisons sur le soutien à l’Ukraine avec la coalition des volontaires. Sur les sujets de financement et de défense, nous pouvons faire des coopérations à plusieurs. Être pro-européen ne veut pas forcément dire passer par les institutions européennes.
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Cela signifie-t-il que l’institution européenne est dépassée par ces nouveaux défis ?
Notre marché intérieur est un formidable atout qu’il nous faut maintenant approfondir et simplifier. L’Union européenne nous confère une importante force de frappe financière, et nous ne devons pas nous en priver. C’est aussi une importante source de stabilité, ce qui a beaucoup de valeur dans ce monde turbulent. Il ne faut donc pas voir ces deux approches comme contradictoires.
Propos recueillis par Ludovic Desautez et Pierrick Merlet