OPINION. « Boycotter Milan-Cortina : quand le paralympisme devient un instrument de soft power », par Julian Jappert, DG Think tank sport et citoyenneté

Julian Jappert est auteur de « Le Pouvoir du sport »
LTD/DR

Julian Jappert est auteur de « Le Pouvoir du sport »
LTD/DR
Pas de pénurie de kérosène cet été, mais le spectre de files d’attente interminables dans les aéroports
Après chaque consultation médicale, le gouvernement veut afficher la facture de la Sécu par SMS
Stéphane Sitbon-Gomez (France Télévisions) : « Flavie Flament va co-animer le Magazine de la santé la saison prochaine sur France 2 »
Bitcoin : pourquoi la cryptomonnaie a perdu la moitié de sa valeur depuis l'automne
Aux États-Unis, l’épargne s'effondre à des niveaux historiques
L'Irlande fait basculer le PIB de la zone euro dans le rouge
Alors que l'hymne russe (une première 2014) résonne en l'honneur de la victoire de Varvara Voronchikhina, qui a devancé la Française Aurélie Richard sur le super-G (catégorie debout), l’Europe se raconte une histoire rassurante : le sport serait une parenthèse, un terrain neutre, un langage universel qui suspendrait la violence du monde. Cette fable a une utilité, elle console. Mais elle a aussi un coût : elle désarme. L’annonce de la réadmission d’athlètes russes et biélorusses aux Jeux paralympiques de Milan-Cortina 2026 avec leurs symboles nationaux n’est pas un détail de protocole. C’est une décision politique, et donc un test moral.
Pourtant, l’Europe hésite. Les indignations sont dispersées, les réactions timides, les « positions de principe » sans conséquences. Pendant ce temps, l’Ukraine, pays agressé, annonce le boycott de certaines séquences, et d’autres acteurs et pays européens s’y associent parmi lesquels : la Finlande, la Pologne, l’Estonie, la Lettonie, les Pays-Bas et la République tchèque.
Bien que cela n’ait pas été exprimé officiellement par la Commission européenne, le commissaire au sport Glenn Micallef a indiqué en son nom qu’il boycotterait la cérémonie d’ouverture en raison de la présence de drapeaux russe et biélorusse.
Ma question est simple : pourquoi les États membres, et la France également, ne traduisent-ils pas cette indignation en une position européenne commune et cohérente? Pourquoi accepter, au nom d’un « apolitisme » de façade, ce que les chercheurs décrivent depuis longtemps comme l’une des réalités les plus constantes du sport international : sa capacité à devenir un outil de puissance ?
Les travaux de géopolitique du sport sont convergents : les méga-événements, leurs cérémonies, leurs drapeaux, leurs hymnes, leurs tableaux de médailles sont des répertoires de légitimation. Ils fabriquent du prestige, de la normalisation, et parfois de l’amnésie : d’abord sur la logique de soft power et l’usage stratégique des méga-événements, Jonathan Grix, Paul Brannagan et leurs co-auteurs montrent comment les États mobilisent l’attraction, le récit et la symbolique sportive pour servir des objectifs diplomatiques ; ensuite Jules Boykoff a documenté comment les Jeux, et les grands événements sportifs, deviennent des espaces de lutte politique, et comment la “neutralité” peut fonctionner comme une politique du statu quo.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Enfin, Pascal Boniface rappelle dans ses travaux sur la géopolitique des Jeux que « le mythe de l’apolitisme » ne résiste pas à l’examen : boycotts, rivalités, identités nationales, usages diplomatiques… tout y est structurel.
Autrement dit : prétendre que l’on « ne fait pas de politique » est déjà un choix politique. Le point décisif : l’État russe utilisera ces victoires, quoi qu’on en dise. Le débat n’est pas de juger des individus, encore moins de suspecter chaque athlète. Il est de constater une mécanique.
Le Kremlin investit le sport comme scène de puissance et de récit national : des analyses récentes décrivent une stratégie visant à regagner de la respectabilité internationale via la réintégration progressive dans les compétitions et la bataille des symboles.
Des travaux académiques sur la Russie et les méga-événements (notamment autour de Sotchi) ont précisément analysé cette articulation entre sport, image, contrôle narratif et prestige politique.
Dans ces conditions, permettre l’affichage du drapeau et l’hymne, c’est offrir ce que les régimes recherchent le plus : la preuve visuelle de la normalité. Une médaille, même gagnée par un athlète irréprochable, devient immédiatement, via les canaux d’État, les médias alignés, les relais diplomatiques, une démonstration de force, un récit de résilience, une opération de légitimation. C’est exactement ce que la littérature sur le soft power et le « sportswashing » permet de conceptualiser.
Dans « Le Pouvoir du sport », j’ai défendu une idée simple : le sport n’est pas seulement un jeu, c’est un langage public. Il fabrique de l’émotion collective, de l’identité, de l’autorité symbolique. Et un langage public peut être utilisé pour émanciper… ou pour masquer. L’Europe ne peut pas ignorer cette grammaire quand elle se joue sous ses yeux.
On dira : “Mais ce sont les Paralympiques.” Justement. Le paralympisme porte un capital moral singulier : dépassement, dignité, inclusion, réparation du regard social. Autoriser qu’il soit instrumentalisé comme vitrine de normalisation politique est une faute stratégique. La puissance des symboles y est plus forte, parce que l’adhésion émotionnelle y est plus profonde.
Quand l’Ukraine, pays agressé, annonce un boycott de la cérémonie d’ouverture, elle ne fait pas un caprice : elle signale que l’événement est en train de franchir une ligne rouge symbolique.
Quand le commissaire européen au sport refuse d’y assister, il acte la même chose : les symboles comptent.
Le mot « boycott » fait peur parce qu’il n’est pas un instrument magique. La recherche montre qu’il peut avoir des effets variables, et qu’il agit autant sur le plan diplomatique que sur le plan symbolique.
Mais c’est précisément là l’enjeu : nous sommes dans une guerre hautement symbolique, où les images comptent, où les récits comptent, où l’« acceptation » compte. Le boycott, en l’occurrence, ne constituerait pas un renoncement au sport, mais au contraire une façon de préserver ce qu’il prétend incarner, en cohérence avec les valeurs partagées par l’ensemble des pays de l’Union européenne
On leur demande de ne pas servir d’écran de fumée. Si l’Europe accepte que les symboles d’un régime engagé dans une guerre d’agression reviennent, au cœur même d’un événement porteur d’une charge morale exceptionnelle, alors elle consent à une idée dangereuse : qu’il suffit de gagner pour être absous.
Je ne peux pas m’y résoudre. Et je ne comprends pas que la majorité des pays de l’UE s’y résignent. »
Affaire Lyhanna : des « dysfonctionnements » en cascade, le gouvernement acculé
Affaire Lyhanna, l’État qui ne protège pas. L’édito de Bruno Jeudy
Affaire Lyhanna : chronique d’un fiasco judiciaire
Laurence Rossignol, sénatrice PS : « Il faut gérer l'affaire Lyhanna comme on gérerait un accident nucléaire »