Un été avec les grands (3/6) : « À 16 ans, Churchill confia à un ami que la Grande-Bretagne serait en grand danger et qu’il sauverait l’Angleterre, Londres et l’empire »
ENTRETIEN — Tout au long de l'été, plongez, via son biographe, dans la vie d’une figure illustre qui a marqué son temps – et bien au-delà. Cette semaine : le légendaire et flamboyant homme politique britannique raconté merveilleusement par l’historien Andrew Roberts dans un livre à (grand) succès.
Churchill est un personnage de fiction ! C’est du moins l’avis de 20 % des adolescents britanniques interrogés lors d’un sondage en 2008. Winston Churchill est un mythe et sa vie, racontée brillamment par Andrew Roberts, un best-seller. Poète, écrivain, journaliste, peintre, homme politique, sportif, chasseur de gros gibier, pilote d’avion… Il est difficile de résumer cet homme pétri de paradoxes.
Il est en effet un noble né au XIXe siècle, admirateur de l’empire et de la monarchie, peu enthousiasmé par le vote féminin, qui composa seul pour la première fois un numéro de téléphone à 73 ans (pour appeler l’horloge parlante qu’il remerciera). Mais Churchill est également ce héros qui marque le XXe siècle pour sa vision et le courage de tenir son pays pendant l’épreuve, pays auquel il a apporté de nombreuses réformes sociales (en étant un pionnier du Welfare State).
« Il aurait certainement eu une remarque cinglante sur le désordre politique actuel du pays et la montée de l’extrême droite », glisse l’auteur de cette fabuleuse biographie. Car, oui, Winston Churchill est également un personnage du XXIe siècle, toujours au cœur des débats, comme nous l’explique l’historien membre de la Chambre des lords.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Pourquoi Churchill, bien avant 1940, est-il persuadé d’avoir un destin ? ANDREW ROBERTS — Il était convaincu, dès son plus jeune âge, qu’il deviendrait un grand homme. À 16 ans, il confia à un ami qu’un jour la Grande-Bretagne serait en grand danger, qu’on ferait appel à lui et qu’il sauverait l’Angleterre, Londres et l’empire. Un demi-siècle plus tard, tout s’est réalisé.
S’il avait ce sentiment si particulier d’être investi d’une mission divine, c’est notamment parce qu’il avait survécu à de nombreuses expériences de mort imminente depuis l’âge de 11 ans : une pneumonie grave, deux accidents de voiture et deux d’avion, un incendie et une quasi-noyade dans le lac Léman. Il avait combattu dans cinq guerres et se croyait donc indestructible. Si, chez la plupart des gens, une telle conviction relèverait d’un trouble psychologique, dans le cas de Churchill elle s’est révélée fondée !
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Vous décrivez un homme très émotif, plus intense et passionné que ses contemporains. Est-ce pour cela qu’il a été incompris ? Incroyablement passionné, il fondait constamment en larmes : plus de cinquante fois en public pendant la Seconde Guerre mondiale. Lors du bombardement de la flotte française à Oran, il a pleuré à la Chambre des communes, alors qu’il en avait donné l’ordre. Prendre une telle décision envers un allié était terrible. Son secrétaire particulier disait que si on lui racontait l’histoire d’un chien boiteux affrontant la neige pour rejoindre son maître, Churchill pleurerait.
Et pourtant, il fut capable de donner l’ordre à Nicholson [officier de la British Army] de défendre Calais jusqu’au dernier homme, sachant qu’il serait capturé et que tous ses hommes seraient tués ou blessés. Et il ne versa pas une larme en faisant cela. C’était un homme émotionnellement complexe.
Jamais l’alcool ne prenait le dessus ! Un peu comme pour ses cigares : il ne les fumait pas vraiment car il n’inhalait jamais !
Andrew Roberts, biographe de Winston Churchill
Les films sur de Gaulle connaissent un grand succès en France en ce moment. Qu’ont en commun ces deux hommes ? Un immense courage physique et moral ! Ils étaient prêts à dire le contraire de ce que tout le monde pensait. Et puis leur haine du nazisme : un mal absolu à éradiquer. Le facteur déterminant de leurs affrontements, si fréquents et violents durant la Seconde Guerre mondiale, réside dans le fait que si de Gaulle avait une certaine conception de la France, Churchill avait, lui, une certaine conception de la Grande-Bretagne !
Churchill n’était ni dépressif ni bipolaire, et certainement pas alcoolique. Alors pourquoi ces étiquettes lui collent-elles à la peau ? Parce qu’il aimait en parler et faire croire qu’il buvait plus qu’il ne le faisait réellement. Jamais l’alcool ne prenait le dessus ! Un peu comme pour ses cigares : il ne les fumait pas vraiment car il n’inhalait jamais ! Quant à la dépression, elle provient de l’essai d’Anthony Clare le présentant comme maniaco-dépressif à partir d’une seule déclaration sur son « chien noir ».
Or, ce qu’Anthony Clare semblait ignorer, c’est que l’expression « chien noir » avait une signification tout autre à l’époque édouardienne. Les gouvernantes l’utilisaient quand les enfants avaient le cafard. Cela ne désignait pas une dépression ou un trouble bipolaire. Franchement, la chute de la France, la perte de Tobrouk ou de Singapour auraient déprimé n’importe qui !
Est-ce que tout le monde admire Churchill aujourd’hui ? Non, pas du tout. L’extrême gauche l’attaque en raison de son racisme, malgré le fait qu’il soit né en 1874, du vivant de Darwin. C’est horrible et obscène mais à cette époque on croyait à une hiérarchie des races ! La gauche s’en prend à lui pour cela, et sa statue est constamment prise pour cible sur Parliament Square. À droite, l’animateur de radio américain Tucker Carlson a invité un soi-disant historien – qui n’a jamais écrit un seul livre –, Darryl Cooper, affirme que Churchill était l’un des pires méchants de la Seconde Guerre car il a continué à se battre après la chute de la France.
Ce qui, selon lui, aurait forcé Hitler à envahir la Russie avec moins de troupes. Cooper semble préférer une victoire de Hitler à celle des Alliés ! Cette émission a été visionnée plus de 35 millions de fois sur le réseau social X. Churchill reste donc bel et bien au cœur des guerres culturelles. Le point positif est qu’il aurait adoré ça. Il était constamment en première ligne des conflits et n’aurait donc pas été dérangé de rester au cœur de la polémique.