« Si l’Union a su se réveiller après l’invasion de l’Ukraine, elle apparaît aujourd’hui pauvre, inutile et éparpillée » : la chronique de François Clemenceau
Une semaine de guerre israélo-américaine contre l’Iran aura suffi à illustrer à quel point l’Union européenne a besoin d’être plus unie et plus cohérente sur la scène internationale pour être entendue et plus efficace.
Dans sa chronique, François Clémenceau évoque la place de l'Union Européenne dans un contexte de guerre au Moyen Orient.
LTD/Fabien Clairefond
« Si l’Union a su se réveiller après l’invasion de l’Ukraine, elle apparaît aujourd’hui pauvre, inutile et éparpillée » : la chronique de François Clemenceau
« Il faut punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie. » Ainsi se serait exprimée la conseillère à la sécurité nationale américaine Condoleezza Rice une fois le dictateur irakien Saddam Hussein vaincu. Ces trois puissances avaient cru bon, en 2003, pour des raisons différentes, de s’opposer publiquement à la guerre de George W. Bush contre l’Irak.
Les États-Unis, que ses alliés de l’Otan avaient pourtant rejoints dans la guerre en Afghanistan après les attentats d’Al-Qaïda perpétrés le 11 septembre 2001, n’avaient pas supporté cette dissidence sur l’Irak. Vingt-trois ans plus tard, Trump n’en veut pas à Poutine de bénéficier du soutien de l’Iran dans sa guerre contre l’Ukraine ni à l’Allemagne de vouloir acheter des F-35 par dizaines pour ne pas injurier l’avenir. Mais il ne pardonnera pas à la France son affront.
Cette semaine, avec un culot d’acier et un mépris XXL, Donald Trump vient de signifier au monde qu’il n’y avait de bons alliés qu’à sa botte. La façon dont il a traité l’Espagne, après le refus par les autorités de Madrid d’autoriser un accès sur leurs bases aux avions de l’opération Epic Fury, est non seulement honteuse mais incohérente. On ne peut pas pendant des années avoir laissé planer le doute sur la validité de l’article 5 de la charte de l’Otan, qualifié l’Alliance d’obsolète, dénigré ses partenaires pour avoir pris leurs distances avec l’internationale réactionnaire qu’il incarne, et réclamer de leur part un soutien inconditionnel pour mener une guerre sans même avoir cru bon les consulter au préalable.
Les Européens ont eu raison – même tardivement – de se déclarer solidaires de l’Espagne maltraitée par les forts en gueule de Washington. À une exception notable près : le visage fermé de Friedrich Merz dans le Bureau ovale au côté de Donald Trump, sans un mot pour défendre ses camarades européens que le président américain venait d’humilier pour leur manque de soutien, était à l’image de l’Europe lorsque chacun joue d’abord pour soi. La France et le Royaume-Uni, de leur côté, ont été à la hauteur du défi lancé par Donald Trump. D’aucuns jugeront ambigu leur soutien logistique et « non offensif » au déploiement américain.
Keir Starmer comme Emmanuel Macron ne se sont pas opposés à Trump pour le plaisir d’être dénoncés comme des saboteurs au profit de l’ennemi. Ils ont assuré – au nom de l’Otan – un service minimum auprès de l’allié américain, dont ils désapprouvent l’intervention militaire en dehors des clous du droit international. Mais ils ont mobilisé leurs armées pour venir en aide à leurs alliés du Golfe, réellement attaqués par l’Iran parce qu’ils abritent des bases américaines, britanniques ou françaises.
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Ces mêmes partenaires du Golfe avaient déconseillé à Donald Trump – en vain – de se lancer dans cette guerre sans objectif clair. La réactivité des Européens pour défendre Chypre, membre de l’UE mais pas de l’Otan, est également remarquable. Pas uniquement parce que les Chypriotes président ce semestre les travaux de l’Union, mais parce que tous les voisins méditerranéens se sont mobilisés militairement : de la France à l’Italie en passant par l’Espagne et la Grèce.
Mais tout cela ne fait pas une politique. Après cette première semaine de destruction et de chaos au Moyen-Orient, l’Union européenne et la plupart de ses membres n’ont pas été à la hauteur. Le sommet virtuel UE-Golfe, organisé jeudi 5 mars par la cheffe de la diplomatie, Kaja Kallas, a montré ses limites : solidarité avec les pays frappés, coordination des soutiens humanitaires et des évacuations de nos ressortissants. Rien de plus, alors que trois jours plus tôt Ursula von der Leyen s’était arrogé le droit de convoquer une sorte de conseil de défense pour marquer le coup, mais sans que cette forme de gravité n’ait d’impact sur les événements en cours.
Bref, si l’Union a su se réveiller après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle apparaît pauvre, inutile et éparpillée lorsqu’un autre membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies – l’allié américain en croisade idéologique et commerciale contre notre Europe – tente de nous embarquer de gré ou de force dans une nouvelle guerre aux répercussions mondiales.
« Nous préférons le droit parce que nous sommes des démocraties, écrivait dès dimanche 1er mars Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman. Nous choisissons la diplomatie, avec ses limites, parce qu’elle ne tue pas. La fumée des bombes et la fin des tyrans ne sauraient nous priver de cette fierté. » Oui, bien sûr. Mais l’accouchement de l’Europe puissante, si tant est qu’elle finisse par voir le jour, est pénible !