La chronique de Douglas Kennedy. La fin de la classe moyenne américaine

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond

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Un souvenir de mon enfance new-yorkaise : en 1964, ma famille déménagea dans le nord de Manhattan, quittant notre appartement de 65 mètres carrés sur la 19e rue Est, qui était devenu un peu exigu pour un couple et ses trois jeunes garçons.
Mon grand-père maternel, bijoutier dans le quartier des diamantaires, nous laissa à la place son 110 mètres carrés sur la 77e rue Ouest, entre Central Park West et Columbus Avenue. Le loyer était de 125 dollars par mois, et dans notre rue se trouvait aussi un hôtel où les services sociaux logeaient des sans-abri. À quelques mètres de là, Columbus Avenue était alors une artère délabrée, bordée d’épiceries et de petits commerces tenus par des immigrés, un secteur où on ne s’aventurait pas la nuit, quand les dealers et les gangs rôdaient sur les trottoirs.
Notre immeuble m’est toujours apparu comme un microcosme de cette ville si diverse. Il y avait parmi ses occupants des avocats et des publicitaires, un éditeur, et même un pompier. Mon père était un cadre moyen qui faisait vivre sa famille avec un salaire moyen. Mais nous n’avions jamais l’impression de manquer de quoi que ce soit. Et le fait même que des gens travaillant à Wall Street cohabitent avec de simples instituteurs était le signe d’une des grandes évidences de l’époque : la classe moyenne avait les moyens de vivre à Manhattan.
Soixante et un ans, c’est long en matière d’histoire urbaine. Et la nostalgie est un des effets secondaires de l’âge. Mais que ce petit coin de classe moyenne – le quartier de mon enfance – soit devenu aujourd’hui un ghetto de luxe pour privilégiés en dit long sur la façon dont ce socle de la société américaine – ceux qui vivent de revenus modestes – est devenu une espèce en voie de disparition.
Revenons à cette ère de paix et d’abondance (mais aussi de paranoïa due à la guerre froide) des années 1950 aux États-Unis. Eisenhower était à la Maison-Blanche : un conservateur modéré et, comme il se doit pour un général de légende, plutôt un technocrate. Après plus de onze ans de crise dans le sillage de la Grande Dépression, l’économie de guerre à partir de 1941 avait entraîné un boom financier. Eisenhower lança la construction d’un réseau autoroutier qui devait relier le pays d’une côte à l’autre.
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La culture de l’automobile contribua à établir un nouveau mode de vie périurbain : des enclaves aseptisées promouvant les valeurs de la famille blanche, à l’écart du melting-pot bouillonnant des centres-villes. Ce fut l’explosion du consumérisme. L’idéal à atteindre, c’était alors deux voitures dans chaque garage, un frigo et une machine à laver dans chaque foyer. Et ces marqueurs économiques de prospérité si désirables étaient considérés comme à la portée de toutes les familles de la classe moyenne.
Parmi elles, 60 % étaient propriétaires de leur logement. Instituteurs, policiers, fonctionnaires gagnaient suffisamment pour offrir des études à leurs enfants, rembourser un emprunt et mener une vie relativement confortable. C’était ce qu’on appelait le rêve américain.
Puis vint Ronald Reagan, l’homme qui promettait – après l’agitation trépidante des années 1960, la récession des années 1970 et les profondes divisions liées à la folie de la guerre du Vietnam – « un jour nouveau pour l’Amérique » (« It’s morning again in America »). Ce qui fut effectivement le cas pour les échelons supérieurs de la société. La « théorie du ruissellement » fut un des piliers de ses deux mandats (1980-1988) : l’idée selon laquelle les baisses d’impôts pour les plus fortunés allaient créer de la richesse qui se répandrait ensuite dans les classes moyenne et ouvrière.
Imaginez un peu : sous la présidence d’Eisenhower, les citoyens les plus riches du pays furent brièvement soumis à un taux d’imposition de 91 % (et Eisenhower était un républicain !). Sous Reagan, il fut abaissé une première fois à 50 % [il était à 70 % à son arrivée au pouvoir]. Cela entraîna un boom économique en 1982… mais, comme le faisait remarquer astucieusement Ian Stubbs dans la revue Georgetown Law : « Ce boom fut limité aux sphères d’investissement sur les marchés et de l’immobilier. »
Ce fut l’avènement du « yuppie », l’acronyme inventé pour désigner les « young urban professionals » (ou « jeunes professionnels urbains »). Nous étions alors au milieu des années 1980, quand le summum du prestige était de travailler à Wall Street, dans le capital-risque ou le pillage d’entreprises en difficulté. Fini les beaux idéaux égalitaires des années 1960 ! « La cupidité est un atout » (« greed is good for you ») devint la ligne éthique du moment.
L’avènement de cette nouvelle classe de salariés fortunés provoqua un séisme dans l’aménagement urbain. Alors que l’« exode blanc » était jusque-là le mot d’ordre des Américains caucasiens qui quittaient les centres-villes souvent miséreux et violents des années 1960 et 1970, le boom des yuppies dans les années 1980 vit une élite éduquée et très bien payée s’installer dans les grandes métropoles… et les rendre inabordables pour ceux qui ne pouvaient plus payer le ticket d’entrée. La gentrification fit disparaître les classes moyennes et ouvrière du cœur des grandes villes.
Faisons un bond en avant jusqu’à l’époque Trump, où la ploutocratie règne en maître. Voici ce qu’écrivait l’agence Associated Press peu après sa réélection en novembre 2024 : « […] Trump a surfé sur les profondes inquiétudes nées d’une économie qui semblait incapable, malgré sa croissance récente, de répondre aux besoins de la classe moyenne. »
Comment cette population aux abois a-t-elle pu voter pour un homme condamné pour escroquerie (et reconnu coupable de viol au civil), dont la principale préoccupation a toujours été son propre enrichissement et celui de ses petits camarades milliardaires ? Le parti démocrate a toujours exercé un fort attrait sur la classe ouvrière et la majorité de la classe moyenne. Mais il y a désormais le sentiment – surtout après l’inflation qui a sévi pendant les années Biden – que les Républicains feront mieux en matière de pouvoir d’achat (bien que les statistiques prouvent le contraire).
Plus généralement, les démocrates n’ont pas réussi à imposer l’idée qu’ils étaient les vrais défenseurs de la classe moyenne. Depuis Reagan, les républicains n’ont cessé de jouer habilement la carte de Dieu et du patriotisme (en plus de leur affirmation fallacieuse d’être les gardiens de l’Amérique chrétienne blanche). Mais de nombreux latinos et Afro-Américains de la classe moyenne ont soutenu Trump en 2024, en grande partie en raison de son image usurpée d’expert capable de corriger des inégalités de revenus désormais féroces.
Voilà ce qu’on pouvait lire dans un récent rapport du Pew Research Center : « La hausse des revenus de la classe moyenne depuis 1970 n’a pas suivi la même courbe que celle de la tranche supérieure. Et la part du revenu total des ménages américains détenue par la classe moyenne a dégringolé ».
Alors que, par le passé, un revenu intermédiaire suffisait largement à couvrir les frais d’éducation, de logement et de nourriture d’une famille, cette classe moyenne se retrouve maintenant confrontée à un coût de la vie inabordable dans les villes et leurs banlieues de plus en plus étendues. Sans compter que le prix des études supérieures a explosé (environ 59.000 dollars par an pour une université privée, et même la somme vertigineuse de 27.000 dollars par an pour une université d’État).
Les salaires à six ou sept chiffres versés dans le monde de la tech et du business sont astronomiques comparés aux niveaux de rémunération standards de la classe moyenne (83.500 dollars annuels selon Investopedia), dans un pays où le prix moyen d’un logement était cette année de 522.000 dollars. Il suffit de faire le calcul pour comprendre pourquoi la classe moyenne est tellement prise à la gorge… et politiquement inflammable.
Comme on pouvait le lire sur Real News Network, un site d’information orienté à gauche : « Il y a trente ans, en 1994, le secrétaire au Travail des États-Unis, Robert Reich, lançait à tous les Américains un avertissement prémonitoire : “Nous sommes en passe de devenir une société à deux vitesses.” Reich prédisait aussi que plus les inégalités de richesse continueraient d’exploser aux États-Unis, plus les travailleurs seraient atteints, à juste titre, par une rage populiste facile à manipuler ; la montée de Donald Trump et du mouvement Maga des décennies plus tard lui a donné tragiquement raison. »
Reich avait vu juste : la colère contre les inégalités économiques si omniprésentes aux États-Unis aujourd’hui n’est pas dirigée contre Trump et son élite de ploutocrates. Au contraire, Trump exploite cette fureur pour nous mener à marche forcée vers un avenir autoritaire. Comme n’importe quel étudiant en histoire vous le dira, dès que la classe moyenne commence à se sentir lésée, le danger politique guette. Car, bien souvent, elle se met alors à soutenir un dirigeant dictatorial qui prétend détenir les réponses… bien qu’elles ne soient jamais démocratiques.
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À quel autre moment de l’Histoire notre situation actuelle fait-elle écho ? La réponse est aussi évidente que terrifiante : 1933 en Allemagne, lorsque la classe moyenne, durement touchée par l’inflation sauvage de la République de Weimar, offrit à un certain Adolf Hitler et à son parti national-socialiste suffisamment de voix au Reichstag pour former un gouvernement. Nous connaissons tous l’issue de cette monstrueuse histoire.
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