OPINION. « Donald Trump ment sans intention de tromper »
Karl Eychenne

Photo d'illustration
DR
Karl Eychenne

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L'une des caractéristiques de Donald Trump est de dire des énormités, tout en sachant que personne ne le croira. Personne de suffisamment raisonnable, entendons - nous bien. Parmi ses mensonges les plus grossiers, on pourra retenir que « le bruit des éoliennes donne le cancer », que « la Covid est une petite grippe saisonnière », ou encore que « le réchauffement climatique est un canular ». Plus récemment, « l'Ukraine a commencé la guerre », ou bien à propos des migrants illégaux « ils mangent les chiens et les chats ». Donald Trump sait très bien que personne ne sera dupe de ses mensonges, mais il les dit quand même. Autrement dit, Donald Trump ment, mais sans réellement avoir l'intention de nous tromper.
Mentir n'est pas rédhibitoire en politique. Mais mentir en sachant que l'autre n'y croira pas rehausse le faux d'un cran. Nous obtenons alors un mensonge insincère, voire antinomique. Il faut dire que mentir sans l'intention de tromper présente tous les atours d'une posture contradictoire. Pourtant, il s'agit d'un cas qui se présente bien plus souvent qu'on ne le croit. D'ailleurs, la philosophie contemporaine s'est emparée du sujet depuis quelque temps déjà (1).
Parfois, lorsque l'accusé plaide coupable alors qu'il est innocent, ce n'est pas pour tromper le juge, mais pour éviter une peine plus grande encore. Dans ce cas, l'accusé ment sans intention de tromper. Plus récréatif, lorsque le gendre se ressert de la soupe alors qu'elle est infecte, ce n'est pas pour tromper belle - maman, mais là encore pour éviter une peine plus grande encore. Et puis il y a le cas du régime totalitaire plus critique, où le dictateur ment aussi sans l'intention de tromper, mais en exigeant une participation active au mensonge. Nous sommes alors enjoints à croire activement au dogme, à manifester avec conviction notre foi. Vaclav Havel, ex-président de la future ex-Tchécoslovaquie, nous décrit un gérant de magasin qui affiche « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » non parce qu'il y croit, mais par conformisme. Ce n'est pas la croyance qui est exigée, mais la participation au mensonge.
Certes, nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Nous avons encore le droit de rire des mensonges de Donald Trump. Nous pouvons même lui faire remarquer qu'il ment, juste pour lui rappeler que nous faisons encore la différence entre le vrai et le faux. Mais est -ce bien nécessaire ? L'intéressé sait très bien que nous savons, puisqu'il ment sans l'intention de tromper. Le débat n'est plus entre le vrai et le faux, mais entre le réel et le récit. Inutile de convoquer les faits, le rationnel, ou la science. Ces arguments sont récusés d'office pour cause de vice de forme. La réalité doit désormais obéir au formalisme d'une nouvelle axiomatique, moins cohérente, mais plus autoritaire, la logique Trumpiste.
Que faire ? Pourquoi faire ? Les mensonges qui mentent sans intention de tromper sont des mensonges d'une espèce rare, difficiles à neutraliser. Ils ne sont pas de simples erreurs qu'il suffit de débusquer pour les corriger ensuite. Ils ne sont pas non plus des mensonges qu'il suffit de trahir pour confondre le menteur. Car le menteur qui ment sans l'intention de tromper n'a pas pour intention de dire le vrai, ni même de dire le faux, mais d'exalter le faux en quelque sorte. Après tout pourquoi pas, « le faux n'est qu'un moment du vrai », comme disait le philosophe Hegel. Peut-être que nous finirons même par y croire.
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(1) https://philarchive.org/archive/HAAIDW
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