OPINION. « Résister aux prophètes de malheur », par Vincent Martigny

Portrait of Vincent Martigny.
LTD / Jerome Panconi/opale.photo

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Il est un paradoxe français que l’on n’évoque jamais assez : celui qui conduit notre pays à faire du catastrophisme une forme de sport collectif, sans pour autant jamais tomber dans le précipice qu’il contemple avec tant de complaisance. Le journaliste de La Tribune Dimanche Nicolas Prissette et le politologue Emmanuel Rivière, dans un essai bienvenu, s’emploient avec méthode à démontrer ce que beaucoup pressentent sans oser le dire : la France va moins mal qu’elle ne le croit, et surtout infiniment mieux que ce que lui raconte son débat public.
La formule qui fait le titre de l’ouvrage, empruntée à Jean Giraudoux, nous rappelle que la catastrophe annoncée est d’abord le produit d’une atmosphère nourrie par une rhétorique du conflit qui finit par tenir lieu de réalité.
La France « archipélisée », pour reprendre la formule bien connue de Jérôme Fourquet pour décrire une supposée fragmentation culturelle et sociale de l’Hexagone, structure depuis des années notre perception du pays. Or c’est largement une France fantasmée, soumise à un récit catastrophiste qui s’autoalimente et finit par produire les fractures qu’il prétend simplement décrire.
Les deux auteurs, l’un journaliste, l’autre politologue et sondeur de long cours, ne nient pas les tensions réelles. Au contraire, leur exigence les conduit à les mesurer, à les comparer, et à les confronter aux données disponibles. Et le résultat est saisissant.
Ce que La guerre civile n’aura pas lieu* démontre, chapitre après chapitre, sur chacun des grands sujets présentés comme clivants – l’immigration, l’islam, l’insécurité, le wokisme, l’école, la jeunesse, ou les territoires –, c’est que le fossé entre le quotidien des Français et la représentation politico-médiatique de ce vécu est abyssal. La France est statistiquement l’un des pays les plus sûrs et les plus prospères d’Europe.
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Les Français, quand on les interroge sur leur propre expérience et non sur « la » situation générale, s’avèrent remarquablement solidaires, tolérants, attachés au travail, à la République, soucieux d’égalité et de justice, et désireux avant tout de vivre en bonne intelligence avec leurs voisins. Les jeunes partagent massivement les valeurs de leurs parents. Les musulmans de France ne constituent pas le bloc ethno-politique que fantasment les populistes et leurs alliés médiatiques. Entre Paris et la province, pas de fracture anthropologique mais des différences banales que connaissent toutes les démocraties avancées.
Deux chiffres, parmi d’autres, résument à eux seuls la thèse du livre. Dans le baromètre de confiance du Cevipof, 83 % des Français estiment qu’il faut « se serrer les coudes et affronter les problèmes ensemble ». Et dans la même enquête figure cette question : « Avez-vous le sentiment d’être intégré(e) dans la société ? » Les Français répondent massivement « oui » à 94 % en 2024 – un chiffre qui n’a quasiment pas bougé depuis dix ans. Ces données ne circulent pas. Elles ne font pas la une. Elles sont trop peu dramatiques, trop peu compatibles avec le récit dominant.
Et pourtant elles disent quelque chose d’essentiel : plus qu’ailleurs, la France a construit son imaginaire collectif autour de l’universel et du commun, non autour d’identités communautaires fractales appelées à coexister dans une indifférence mutuelle.
Ce diagnostic résonne avec la thèse que j’ai défendue dans Les Temps nouveaux**: à force de surjouer un déclin largement imaginaire, à force de plonger dans un passé idéalisé pour mieux noircir un présent supposément chaotique, nous nous sommes privés de la capacité de voir ce qui, dans la France contemporaine, tient debout, innove, résiste. Le déclinisme n’est pas une analyse : c’est un tropisme, une posture, parfois une stratégie électorale.
Ce livre est donc bien davantage qu’un démenti aux prophètes de malheur. C’est un appel à prendre au sérieux la mécanique perverse par laquelle nos démocraties se sabotent elles-mêmes en donnant aux forces les plus extrêmes le monopole du diagnostic.
En répétant à l’envi que la France se déchire, on rend crédibles ceux qui prospèrent sur la peur. À un an d’une élection présidentielle qui se jouera en partie sur ces enjeux, c’est une posture rare, et c’est pourquoi ce livre mérite d’être lu, débattu, et surtout cru.
* La guerre civile n'aura pas lieu — Pour en finir avec la vision d'un pays déchiré (Robert Laffont, 2026).
**Les Temps nouveaux – En finir avec la nostalgie des Trente Glorieuses (Seuil, 2025).
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