OPINION. « L’avenir de la jeunesse se joue dans l’attention, pas seulement dans la restriction »
latribune.fr

Emmanuel Mounier
DR
latribune.fr

Emmanuel Mounier
DR
Par Emmanuel Mounier, Président fondateur du groupe Unique Heritage Media
À chaque génération, ses inquiétudes. Hier la télévision, avant-hier la bande dessinée, aujourd’hui les écrans, l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux. Le débat sur l’exposition des enfants aux technologies numériques, devant notre Parlement et dans de nombreux pays, s’inscrit dans une longue histoire de peurs éducatives légitimes. La restriction, l’interdiction ou le contrôle technique sont indispensables au regard des dommages cognitifs et psychologiques constatés… mais couvrent seulement une partie de la solution. Travailler à l’attractivité de la lecture, de l’écoute et de la connaissance devrait maintenant être la priorité.
Les enfants ne sont pas devenus réfractaires à la connaissance, à la lecture ou à la découverte. Les données disponibles montrent qu’une large majorité d’entre eux aime (encore) lire, écouter des histoires, apprendre autrement. Le désir et la curiosité sont là. Ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est l’environnement dans lequel ce désir et cette curiosité peuvent s’exprimer.
Aujourd’hui, les enfants évoluent dans un univers saturé de contenus. Des plateformes vidéo proposant des dizaines de milliers d’heures accessibles à tout moment. Des plateformes musicales ajoutent chaque jour l’équivalent de plusieurs bibliothèques nationales. Des licences culturelles omniprésentes, déclinées à l’infini, occupent chaque interstice de l’attention disponible. Dans cet écosystème, les contenus les plus éducatifs, narratifs ou culturels ne sont pas absents — ils sont invisibles, relégués, écrasés par des logiques de volume, d’algorithmes et de captation immédiate.
Si la lecture recule à certains âges, ce n’est pas parce qu’elle ne plaît plus. C’est parce qu’elle est devenue moins compétitive, moins attractive dans une économie de l’attention d’une brutalité inédite. Le collège marque à cet égard un point d’inflexion décisif : c’est là que l’explosion des usages numériques vient absorber un temps auparavant dévolu à des pratiques culturelles plus lentes, plus exigeantes, mais toujours désirées.
Face à ce constat, deux tentations coexistent. La première consiste à multiplier les barrières : âge légal, contrôle parental, limitation du temps d’écran. Ces mesures sont absolument nécessaires, et d’ailleurs souhaitées par les jeunes adultes et les enfants eux-mêmes selon un des derniers sondages réalisés par le Monde des ADOS. Elles doivent être saluées lorsqu’elles visent à protéger les plus jeunes et à redonner aux parents des leviers d’autorité et de régulation. Le législateur a raison de s’en saisir.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Mais elles ne suffiront pas.
Car on ne soigne pas une dépendance à l’offre par la seule raréfaction. On la soigne en proposant des alternatives crédibles, attractives, accessibles. Une politique publique de l’enfance ne peut se limiter à dire « non » ; elle doit aussi savoir dire « voilà ».
Voilà des contenus qui donnent envie de lire autrement — bande dessinée, presse jeunesse, magazines. Voilà des formats audio qui accompagnent les enfants dans leurs déplacements, leurs moments calmes, leurs apprentissages, et que l’école elle-même prescrit déjà massivement. Voilà des récits, des savoirs, des découvertes qui ne cherchent pas à capter l’attention à tout prix, mais à la cultiver, à la prolonger, à la structurer.
La véritable urgence n’est donc pas de choisir entre écrans, livres ou audio. Elle est de rééquilibrer le paysage culturel proposé aux enfants. De rendre visibles, désirables et accessibles des contenus enrichissants. De soutenir la création, la diffusion et surtout la prescription de ces contenus auprès des familles, des écoles, des bibliothèques, des médiathèques. Protéger les enfants, ce n’est pas seulement fermer des portes. C’est aussi — et surtout — ouvrir des chemins, accéder à la première marche de l’escalier pour goûter et savourer la lecture. De soutenir et diffuser auprès du plus grand nombre des initiatives comme celle portée depuis 2016 par l’association Silence On Lit ! avec son fameux Quart d’Heure de Lecture. Mettre en place des partenariats entre les éditeurs de la presse jeunesse et l’éducation nationale, par exemple. En résumé, penser “aide aux lecteurs”, plus qu”aide à la presse”.
L’avenir de la jeunesse, sa sensibilité aux médias se jouent dans la qualité de l’attention que nous lui proposons de cultiver. Pas dans une accumulation de restrictions, mais dans une ambition collective : replacer la connaissance, la curiosité et le plaisir d’apprendre au cœur du quotidien des enfants et de leurs familles.
latribune.fr