Découvrez la chronique de Douglas Kennedy. Découvrez la chronique de Douglas Kennedy. Découvrez la chronique de Douglas Kennedy. Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
Vous vous souvenez des événements du 6 janvier 2021 ? Moi, oui. J’étais à New York, confiné à cause du Covid, rivé à ma télé qui retransmettait en direct la tentative de coup d’État orchestrée par les sbires Maga de Trump. Un moment hallucinant. Le Capitole était pris d’assaut, avec l’aval du président sortant. C’était la réponse populiste délirante à une élection que Trump n’avait pas gagnée légalement mais qu’il considérait comme volée, selon sa pathologie mythomane du « je ne peux pas perdre ».
Il y a dix jours, j’ai décidé de marquer le sinistre cinquième anniversaire de ce déshonneur national en prenant un verre avec un ami. Grand avocat à Wall Street, ancien reaganien ayant par la suite soutenu les deux Bush, il se définit aujourd’hui comme un « républicain repenti », horrifié par la dérive autoritaire de son pays.
« Au moins, je n’ai jamais voté pour ce voyou », m’a répondu Paul alors que je lui rappelais qu’un des premiers actes officiels de Trump, après son retour à la Maison-Blanche l’an dernier, avait été de gracier 1 500 de ses acolytes qui avaient forcé les portes du Congrès le 6 janvier 2021, piétinant au passage toutes les règles de la vie politique américaine.
Paul et moi avons ensuite discuté du fait que Trump n’avait pas été destitué après avoir ainsi enfreint les principes constitutionnels fondamentaux – une grave faute éthique qui en dit long sur la psyché politique américaine moderne. Tout comme le fait qu’il n’ait toujours pas été contraint à verser les dommages et intérêts substantiels accordés à la journaliste qu’il a violée dans la cabine d’essayage d’un grand magasin de luxe de Manhattan. Sans oublier qu’aucune peine n’a encore été fixée depuis qu’il a été reconnu coupable de trente-deux chefs de corruption dans l’affaire de sa liaison avec la star du porno Stormy Daniels.
Un âge d'or de l'Amérique décrié
« Souviens-toi du Watergate, a ajouté Paul en nous commandant une deuxième tournée de dry martinis, qui avaient un goût plus amer que jamais. Nixon avait entrepris une opération de dissimulation et tenté de subvertir la Constitution pour se couvrir. De nombreux membres de son propre parti s’étaient retournés contre lui, car ses malversations jetaient l’opprobre sur la fonction présidentielle d’une manière générale. Mais aujourd’hui, les cadres du Parti républicain sont tellement inféodés à leur chef de gang, tellement terrifiés à l’idée de s’attirer ses foudres et d’en payer le prix fort, comme dans la mafia, qu’ils ne l’ont pas banni de la vie publique, malgré tous ses crimes et délits. Et le plus terrifiant dans cette affaire, c’est que la moitié de nos compatriotes ont décidé de fermer les yeux sur toutes ses transgressions pour le réinstaller à la Maison-Blanche. »
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Je le répète, cette tirade émanait d’un républicain conservateur de la vieille école, et non d’un socialiste progressiste du genre du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani. Si l’on en croit les sondages, une bonne partie des 50 % d’électeurs ayant voté pour Trump en novembre 2024 commence déjà à s’en mordre les doigts, d’autant que le président n’a absolument pas réussi à endiguer l’inflation, comme il l’avait promis pendant la campagne en brandissant cet argument contre son adversaire Kamala Harris (et, par extension, le gouvernement Biden dont elle était la vice-présidente).
« L’âge d’or de l’Amérique commence maintenant », déclarait Trump lors de son discours d’investiture, le 20 janvier 2025. C’était il y a douze longs mois. Et on peut dire que la première année de ce mandat Trump 2.0 a été – pour emprunter au jargon de Hollywood – « riche en rebondissements » : vagues de licenciements massives de fonctionnaires, coupes claires dans les prestations de santé, suppression des subventions à l’audiovisuel public, imposition de tarifs douaniers qui ont fait grimper les prix à la consommation, dégradation générale de tous les rouages du gouvernement fédéral.
Et pour couronner le tout, une stratégie digne d’un État policier pour expulser les immigrés clandestins présumés, surtout dans des villes progressistes comme Minneapolis, délibérément ciblée par l’administration Trump pour son positionnement de centre gauche et son multiculturalisme assumé. Il y a quelques jours, un agent de l’ICE (le Service de l’immigration et des douanes) a abattu une mère de trois enfants d’une balle en pleine tête, à bout portant. Son crime ? S’être trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, dans son véhicule, lors d’un raid contre des migrants dans un quartier de la ville pourtant tout à fait paisible.
Le Parti républicain, sous la férule de Trump, est une machine électorale redoutable qui ne s’embarrasse pas de fair-play
Et ne parlons pas des affreuses fautes de goût de Trump, comme d’avoir fait bétonner la roseraie de la Maison-Blanche et raser l’aile est pour y construire une salle de bal (sans doute dans ce style à mi-chemin entre Las Vegas et le roi Farouk qui le caractérise). Et puis il y a les questions persistantes au sujet de Jeffrey Epstein et du nombre de preuves que son équipe a bien pu détruire sur son amitié avec ce financier pédophile.
Et tout ça, ce ne sont que ses déboires sur le front intérieur, où sa cote de popularité est maintenant autour de 39 %, un record historiquement bas pour lui. Sachant que les Américains votent avec leur portefeuille (« It’s the economy, stupid », que l’on pourrait traduire par « l’économie, voyons ! », étant devenu un slogan culte de toutes les campagnes politiques américaines modernes), les républicains se dirigent-ils vers une défaite cuisante lors des élections de mi-mandat en novembre prochain, au cours desquelles ils pourraient perdre leur majorité à la Chambre des représentants et au Sénat ?
Nombre de commentateurs centristes ne pouvaient se résoudre à croire que Trump l’emporterait de nouveau en 2024 ; ces mêmes experts prédisent aujourd’hui une large victoire des démocrates dans ce scrutin, surtout à la lumière des succès de ceux-ci lors des récentes élections de gouverneurs et de maires en Virginie, au New Jersey et à New York.
Je suis pour ma part nettement plus prudent. Le Parti républicain, sous la férule de Trump, est une machine électorale redoutable qui ne s’embarrasse pas de fair-play. Prenez par exemple le tripatouillage de la carte électorale au Texas, qui pourrait permettre aux républicains de gagner cinq sièges cruciaux à la chambre pour sauver leur majorité. La Cour suprême, noyautée par des juges favorables à Trump, a récemment validé ce redécoupage plus que douteux. Jouera-telle de nouveau la carte partisane (sous couvert, bien sûr, d’un langage juridique policé) pour casser le redécoupage mené par les démocrates en Californie ? La radiation d’électeurs – devenue une autre spécialité des républicains ces derniers temps – fera-telle pencher la balance en leur faveur au mois de novembre ?
Vers une longue traversée des ténèbres ?
Une question existentielle plus vaste plane alors que s’ouvre la deuxième année du second mandat de Trump : le peuple américain finira-t-il par se lasser de ce chaos ? Ou, comme ce fut le cas par le passé dans des pays démocratiques ayant basculé dans l’autocratie (pensez à l’Allemagne de 1933), existe-t-il une majorité assez conciliante pour laisser Trump continuer à gouverner selon une méthode qui s’apparente à une improvisation pathologique permanente ? Le président a beau avoir l’air d’un déséquilibré, il ne faut pas sous-estimer ses méthodes d’intimidation et son style de gouvernance inspiré du charisme autocratique de Mussolini.
Trump sait pertinemment que sa brutalité, son manichéisme et ses penchants extrémistes sont payants. Et il maîtrise à la perfection l’art de manipuler des faits, de nier systématiquement ses torts et de faire passer ceux qui les dénoncent pour les méchants de l’histoire (notez comment Renee Good, la conductrice innocente tuée par un agent de l’ICE à Minneapolis, a immédiatement été qualifiée de terroriste par Trump et consorts).
Si une majorité d’Américains, aussi infime soit-elle, continue d’accepter une telle érosion des valeurs démocratiques – avec cette complaisance qui consiste à se ranger derrière un homme fort sous prétexte qu’il prétend avoir toutes les réponses, et à adhérer à sa rhétorique extrémiste parce qu’elle donne un sentiment de puissance à une classe moyenne et ouvrière désespérée –, alors nous sommes partis pour une longue traversée des ténèbres.
« La logique ne fait plus partie du vocabulaire politique américain, a conclu mon ami républicain repenti alors que nous terminions notre deuxième dry martini. Comme tu me l’as déjà dit, nous sommes désormais un pays coupé en deux, et chaque moitié déteste l’autre farouchement. Ce qui est exactement ce que souhaitent Trump et ses acolytes. Diviser pour mieux régner. Par conséquent… »
Paul a fait signe au serveur de nous remettre une tournée. Quand je lui ai fait remarquer que je risquais d’être totalement soûl si je buvais un troisième cocktail, il m’a posé une main sur l’épaule en disant : « On a encore trois ans de Trump à tirer. Il nous faut ce troisième martini. »