Au-delà du manque de représentation des personnes handicapées devant et derrière la caméra, le président du syndicat des professionnels du cinéma en situation de handicap, et délégué des Écrans Inclusifs, regrette que le cinéma français les cantonne à des rôles témoignages.
Le mythique festival de Cannes bat son plein, en présence du gratin du cinéma mondial mais avec une absence de taille : celle des personnes en situation de handicap. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Les artistes et techniciens handicapés sont si peu présents sur les plateaux de tournage, dans les studios de post-production, dans les maisons de production…
L'année 2024 avait été une exception, le triomphe inattendu du film d’ArtusUn p’tit truc en plus avait démontré que le public pouvait réserver le meilleur accueil à un film inclusif et que le choix de miser sur des talents en situation de handicap pouvait se révéler un pari gagnant ! D’ailleurs, les films traitant du thème du handicap, lorsqu’ils sont écrits et réalisés avec sincérité, justesse et inspiration, sont généralement rentables. Mais cette embellie ne s’est pas confirmée et on pourrait craindre que l’effet de mode soit retombé.
Sortir du « témoignage »
Mais il y a un autre aspect qui, en tant qu’auteur et réalisateur concerné personnellement par le handicap, me choque encore davantage. Trop souvent, on demande aux artistes handicapés de livrer un témoignage sur leur expérience de personne handicapée. On attend d’eux qu’ils exposent leur parcours, dans des œuvres emplies de bons sentiments où courage et résilience sont mis en avant.
Or, on ne se résume jamais à son handicap, qui n’est qu’une facette de notre personnalité. Comprenons-nous bien : il existe des films magnifiques inspirés de parcours de vie exemplaires, qui placent le sujet du handicap au cœur de l’œuvre. Souvent touchants, ces films servent à faire évoluer les mentalités et c’est déjà un immense mérite. Mais un cinéaste ou un comédien en situation de handicap a bien d’autres choses à dire !
Trop souvent, on demande aux artistes handicapés de livrer un témoignage sur leur expérience de personne handicapée
Il y a quelques années, un collectif d’actrices noires avait publié un manifeste intitulé « Noire n’est pas mon métier », afin de dénoncer les stéréotypes et les discriminations. Je pourrais reprendre la formule à mon compte. Récemment, je déposais auprès de producteurs et de financeurs publics, affichant l’ambition de produire des films inclusifs, un projet de comédie dont le scénario incluait certes des personnages atteints par divers handicaps, mais dont le thème principal n’était pas le handicap : je décrivais le combat d’une équipe de journalistes cherchant à sauver une gazette locale, dont un entrepreneur voulait prendre le contrôle pour faire réaliser le journal par une IA (un sujet ô combien brûlant et qui me passionne, ayant travaillé longtemps dans la presse et les médias).
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Surtout, le projet était véritablement inclusif puisque je prévoyais l’embauche d’un quart de l’équipe recruté parmi les professionnels en situations de handicap, comédiens et techniciens… C’est cela, à mes yeux, un projet véritablement inclusif. Verdict : mon projet ne parlait pas assez de handicap ! Pourquoi ne pas plutôt proposer un scénario inspiré de ma vie et du Syndrome Gilles de la Tourette dont je suis atteint ? C’était l’avis quasi-général : je devais parler de ce que je connaissais le mieux…
Demande-t-on à un scénariste atteint de calvitie de se limiter à des histoires de chute de cheveux ? À un réalisateur natif de la Bourgogne de ne filmer que les vignobles du Beaujolais ? Cela m’a rappelé l’époque pas si lointaine où on exigeait des réalisatrices d’aborder des sujets "féminins", pour témoigner.
Un cinéma à deux vitesses
Il y aurait donc un cinéma à deux vitesses : celui des valides qui pourraient s’emparer de tous les sujets, et celui des handicapés qui ne seraient légitimes que pour parler de leur singularité ou de leur différence.
Je m’élèverai toujours contre cette forme d’apartheid ou du moins, d’assignation à résidence. Un artiste handicapé ne doit jamais accepter d’être cantonné à un rôle de témoin, qui justifierait qu’on tolère sa présence dans la grande famille du septième art. Je ne demande pas au cinéma français de miser sur le handicap, mais seulement, sur le talent des artistes dans leur diversité.