Artus : « Le succès m’a guéri de mille choses »

A l'occasion de la sortie de « La Pampa », Artus se confie à « La Tribune Dimanche ».
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

A l'occasion de la sortie de « La Pampa », Artus se confie à « La Tribune Dimanche ».
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI
Il se protège du moindre microbe par peur qu'un vilain virus ne compromette la tournée de son spectacle. Il ne faudrait pas qu'Artus manque les retrouvailles avec son fidèle public : celui qui le suit depuis ses débuts d'humoriste et celui qui l'a découvert dans son premier film en tant que réalisateur, Un p'tit truc en plus, qui a pulvérisé le box-office en 2024 - près de 11 millions d'entrées -, le hissant à la neuvième place des plus gros succès du cinéma français.
Malgré ce succès phénoménal, l'acteur de 37 ans, d'abord estampillé « comique », ne limite pas son jeu à la comédie populaire : on l'a déjà aperçu dans Le Bureau des légendes, incarnant Jonas Maury, un agent de la DGSE en chemise et lunettes strictes, traquant les djihadistes. Mercredi, il sera à l'affiche de La Pampa, le premier film d'Antoine Chevrollier, celui-là même qui le recruta pour le casting de la série. Un film d'auteur dans lequel Artus interprète un rôle clé secondaire à total contre-emploi : un personnage complexe, empêché et très noir qui laisse à voir un Artus aux antipodes de celui, potache et parfois trash, qui monte sur les planches.
LA TRIBUNE DIMANCHE — La Pampa se déroule dans un petit village en Anjou, avec ses stars locales issues du motocross, ses rumeurs, sa masculinité dominante... Vous qui avez aussi grandi dans un village près de Montpellier, avez-vous déjà vécu cela ?
ARTUS — Oui, clairement, tous les villages sont comme des arènes. Dans le mien, il y avait la famille noire, l'homosexuel et je ne vous parle même pas des Asiatiques et des Juifs, ça n'existait pas : j'ai découvert la mixité plus tard, à Paris. Il y a encore des endroits comme ça, très fermés, où les rumeurs vont vite car tout le monde se connaît et où c'est compliqué quand on est différent. Et moi, j'étais gros. Dans ces petites mares, il y a aussi des gros poissons : les stars du village, des personnages comme le mien, Teddy. Moi, je me faisais racketter. Je faisais du rugby donc j'allais au stade en passant par des petits chemins et je regardais autour pour voir si le mec dont j'avais peur et qui voulait me frapper était là. On en a parlé ensemble dix ans plus tard, il m'a dit qu'il ne voulait pas me taper, en fait... Moi, à l'époque, je pensais que toute ma vie allait être un enfer, que ça ne s'arrêterait jamais.
Le thème du film, l'homophobie et le rejet de l'autre, vous a donc tout de suite parlé ?
C'est important de traiter ces thèmes avec justesse, comme le fait Antoine [Chevrollier], qui a vraiment vécu dans un village. Souvent, ce sont des gens très « parisiens » qui abordent ces sujets-là au cinéma alors qu'ils ne l'ont pas vécu, ils ont une image caricaturale de ce qu'est la France en dehors du 7e arrondissement de Paris. Le problème du harcèlement mettra du temps à évoluer parce qu'aujourd'hui, aggravé par les réseaux sociaux, il peut mener au suicide. Le vent tourne en une seconde : vous êtes le mec que tout le monde aime, mais si on découvre un truc sur vous, un phénomène de meute se met en place, qui vous détruit facilement. Et là, c'est mieux de partir, car il y a des gens qui malheureusement ne changeront jamais. Le type de 65 ans homophobe, il n'évoluera plus... Il vaut mieux compter sur les jeunes générations pour faire avancer les choses.
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En arrivant à Paris au cours Florent, vous n'avez pas non plus aimé ce milieu de « fils de »...
Non, il y avait beaucoup de posture. J'avais quitté mon village à cause du regard des autres et j'arrivais dans un endroit où on me voyait comme le villageois et le provincial qui joue au rugby. J'ai été accueilli par des mecs longilignes avec des Repetto aux pieds et des cheveux longs et dont le papa paie le cours Florent. J'imaginais arriver dans un endroit mixte et tolérant, mais on m'a fait sentir que je n'étais pas d'ici.
Le motocross charrie son lot de testostérone, d'adrénaline, de compétition... Le sport est-il un milieu particulièrement en retard en matière de tolérance ?
Oui, et pourtant j'ai l'impression que le milieu du rugby est un peu plus ouvert sur les questions d'orientation sexuelle, même s'il a encore plein de défauts. Le motocross est un sport très masculin, comme le foot, où on ne voit pas beaucoup de joueurs faire leur coming out et où certains supporters vont très loin en matière de racisme... Il faut changer ces milieux-là, mais ce sera long.
La réélection de Donald Trump est-elle le dernier sursaut du masculinisme ou son grand retour ?
Je pense que c'est un truc de génération. La mienne a commencé à être plus ouverte sur les questions de masculinité et la nouvelle est mille fois plus ouverte que la nôtre. Mais nous avons encore des présidents issus des anciennes générations : Trump, c'est le tonton bourré du bout de la table qui fait des vannes racistes, et ceux qui votent pour lui sont pareils. Si dans cinquante ans il y a encore un Trump, là, il y aura vraiment un souci... Mais j'espère que ça va aller en s'améliorant.
Vous avez projeté la bande-annonce d'Un p'tit truc en plus au début de votre one-man-show et, maintenant, c'est celle de La Pampa. Est-ce une incitation, pour votre public, à découvrir un autre cinéma ?
Cela permet déjà de montrer mes projets, et ça a bien aidé Un p'tit truc en plus. Avec La Pampa, c'est l'occasion de montrer un film différent, qui me tient à cœur, et d'y amener un public plus populaire, issu parfois lui-même des milieux fermés dont parle le film. C'est la même démarche quand je fais la couverture du magazine Têtu, comme l'a fait aussi Antoine Dupont, le meilleur joueur de rugby au monde : le public évoluera davantage sur les questions LGBT si un mec plutôt viril et hétéro fait la une. Par ailleurs, la tournée commence bien et la scène, c'est magique. J'aime aller à la rencontre du public en régions. C'est la première tournée après le succès du film, et ce sont les 11 millions de personnes qui l'ont vu qui l'ont hissé au rang de neuvième succès en France.
Antoine Chevrollier est une rencontre importante pour vous : il vous offre des rôles à contre-emploi, comme celui du Bureau des légendes ou de La Pampa. Vous lui devez beaucoup ?
J'aurais suivi Antoine sur n'importe quel projet ! Entre nous, c'est un peu comme Roméo et Juliette, une histoire d'amour qui n'aurait pas dû exister, parce qu'il est dans le cinéma d'auteur et moi, dans la comédie populaire. Mais nous nous sommes tous les deux réconciliés avec ce que représente l'autre... même s'il a quand même perdu 110 000 euros parce qu'un financier n'était pas d'accord avec ma présence au casting de La Pampa. Après coup, grâce aux 11 millions d'entrées d'Un p'tit truc en plus, les producteurs sont contents que je sois dedans ! Je ne comprends pas ce clivage entre les genres, et j'attends de voir les nominations aux Césars : si nous ne sommes pas dans la catégorie du meilleur premier film, ça prouvera que les deux univers sont séparés et qu'il ne faut rien en attendre.

Comment réagit-on quand son premier film fait 11 millions d'entrées ?
Ce succès m'a guéri de mille choses : j'ai toujours été angoissé car le métier d'acteur, ce n'est pas un CDI : on ne sait pas où on sera dans deux ans, on est bankable un moment puis c'est fini... Donc cela a enlevé un poids de mes épaules : maintenant, je peux choisir mes projets, je reçois des scénarios de tous styles et je suis serein pour quelques années, car j'ai vraiment gagné ma place. C'est un luxe et un peu une revanche, car on a tellement galéré à monter ce film ! Cela fait seulement un mois que je prends vraiment conscience du phénomène... Je n'avais jamais vécu de « soirée chiffres », alors, quand j'ai su qu'on avait fait 280 000 entrées le jour de la sortie, j'ai demandé : « C'est bien, ça ? » Clovis [Cornillac] a dit : « C'est extraordinaire ! » Après, on dépasse les Harry Potter, les Star Wars, les Pixar... C'est lunaire. La veille de la sortie, nous avons dîné dans un restaurant triplement étoilé, à l'Hôtel George V. On espérait faire 600 000, voire 1 million d'entrées, et on s'est dit pour rire : « À chaque million, on fait un trois-étoiles ! » Donc on en a déjà fait cinq, et ils m'en doivent encore six !
Il paraît que votre prochain film sera un western parodique ?
Oui, il sortira en 2027. J'ai toujours aimé les westerns, j'ai même écrit la pièce Duels à Davidéjonatown. C'est un univers qui permet de caricaturer la société d'aujourd'hui. Je voudrais créer des personnages à la OSS 117 ou à la Mel Brooks, dans un beau western doublé d'une comédie un peu folle. Et, cette fois-ci, ça devrait être un peu plus facile à monter qu'Un p'tit truc en plus !

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Avant le tournage, le réalisateur Antoine Chevrollier les a prévenus : il fallait qu'il y ait une « rencontre » entre les deux interprètes principaux du film pour que l'histoire d'amitié indéfectible de ces deux adolescents puisse transcender les schémas archaïques qui les guettent. Alors, pour provoquer le destin, Antoine Chevrollier a loué pour eux un Airbnb dans la région du tournage et a laissé les choses se faire : « Il nous a dit : "Partez ensemble, débrouillez-vous avec les transports et, ensuite, aimez-vous ou détestez-vous, mais qu'il se passe quelque chose !" » se rappelle Sayyid El Alami, qui incarne le fin et délicat Willy dans le film.
« Nous sommes relativement différents dans nos personnalités mais nous avons tous les deux fait un pas l'un vers l'autre », précise Amaury Foucher, alias Jojo, le motard tiraillé entre les attentes de son père et ses inclinations profondes, qu'il doit garder secrètes. La réussite de La Pampa tient beaucoup au rayonnement de ses deux jeunes interprètes, qui appartiennent à une génération acquise à la cause du film, qui a déjà réglé son sort à la domination masculine et n'a pas de problème à assumer une certaine féminité.
Tout comme une certaine audace : Amaury Foucher a postulé spontanément au casting, au moyen de Facebook, se déclarant « acteur professionnel » alors qu'il n'avait jamais fait de cinéma. Et la présence de Sayyid El Alami, déjà repéré dans la série Oussekine ou La Chambre des merveilles de Lisa Azuelos, a été à nouveau souhaitée par le réalisateur. Deux acteurs à suivre, qui incarnent avec justesse de nouveaux visages et inventeront peut-être, à l'avenir, une masculinité plus délicate.