Narcotrafic, cryptorapts : les nouveaux barbares. L’édito de Bruno Jeudy

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

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LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI
Il y a des images qui marquent une époque. Des rafales d’armes automatiques dans les rues de Nice et de Nantes. Des enlèvements filmés comme des clips de propagande criminelle. Des rançons exigées en cryptomonnaies. Des adolescents transformés en soldats d’appoint du narcotrafic. Et partout le même sentiment qui gagne les Français : celui d’un basculement. L’effroi, bien sûr. La colère aussi.
Mais surtout le désarroi devant une violence désormais décomplexée, spectaculaire, assumée. Une violence qui ne se cache plus et qui prospère jusque dans des villes moyennes ou des bourgs que l’on croyait à l’abri. Comme si une brutalité d’un autre âge avait ressurgi au cœur même de notre modernité numérique.
Pendant longtemps, la France regardait ces scènes comme des anomalies venues d’ailleurs. Les cartels mexicains, les mafias sud-américaines, les gangs ultra-violents des métropoles américaines appartenaient à un imaginaire lointain. Désormais, cette barbarie s’installe chez nous avec ses codes, ses réseaux, ses armes de guerre et ses modes de financement numériques.
Le plus inquiétant n’est pas seulement la progression de la criminalité. C’est sa mutation. Elle s’est industrialisée, internationalisée, numérisée. Les home-jackings avec actes de torture, les réseaux de blanchiment en cryptomonnaies, les rave parties transformées en supermarchés de la drogue dessinent une criminalité nouvelle, sans limite morale, sans enracinement territorial, sans peur de l’État.
Les « nouveaux barbares » ne sont plus des personnages de fiction. Les « petites mains », utilisées par les chefs de réseaux planqués dans les États du golfe Persique ou du Maghreb, ont 15 ou 20 ans, roulent en scooters volés, manipulent des kalachnikovs et filment leurs exactions sur les réseaux sociaux.
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Face à cela, les ministres de l’Intérieur se succèdent avec les mêmes promesses et les mêmes obstacles. Le projet de loi Ripost, débattu lundi 18 mai au Sénat, ajoute de nouveaux outils. Il serait injuste de nier l’engagement des policiers, des douaniers, des magistrats. Les chiffres existent : 56.000 personnes interpellées en 2025, des réseaux démantelés, des avoirs criminels saisis. Mais chacun voit bien la réalité : un point de deal fermé le matin rouvre le soir même.
Un chef de réseau arrêté est remplacé avant que le fourgon cellulaire n’ait quitté le quartier. L’État donne parfois l’impression de vider la mer à la petite cuillère. Car le narcotrafic est devenu une économie. Une économie parallèle puissante, structurée, rentable, qui offre à certains jeunes ce que la République ne parvient plus à promettre : de l’argent rapide, un statut, un sentiment d’appartenance.
C’est pourquoi la seule réponse sécuritaire ne suffira pas. Il faut évidemment frapper fort, saisir, condamner, démanteler. Mais il faut aussi reconquérir. Reconquérir des territoires abandonnés, réinstaller des services publics, des commerces, des perspectives d’emploi. Et surtout redonner un horizon à une jeunesse fascinée par l’argent criminel.
La bataille est aussi culturelle et éducative. Car une société qui ne transmet plus ni limites ni espérance laisse le champ libre aux prédateurs. Jacqueline de Romilly avait cette formule prophétique : « Apprendre à penser, à écouter l’autre, c’est le seul moyen d’endiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. » Rarement cette mise en garde aura semblé aussi actuelle.