Derrière ces murs, Hakim* est joignable sur son téléphone portable mais privilégie, avertit-il, « les appels en fin de journée via les réseaux sociaux, c'est plus prudent ». Condamné pour trafic de stupéfiants, le jeune homme, la vingtaine bien entamée, est incarcéré dans l'Est. Une fois par semaine, il se fait livrer de la drogue... par drone ! À l'écouter, c'est devenu banal. « C'est efficace, rapide, sécurisé ! jure-t-il. On m'a recommandé un droniste qui livrait dans d'autres prisons. Ici, on est trois à le faire bosser. »
À chaque livraison, mêmes ruses, même tarif : 500 euros par aller-retour et par détenu. Le business, juteux, est sacrément bien rodé. « Dehors, un copain me prépare ma "boule", raconte Hakim, un sac dans lequel je peux mettre jusqu'à 350 grammes : 100 grammes de cannabis et un téléphone ou deux smartphones. Avec le droniste, on décide d'un jour et d'une heure, je lui donne le plan de la prison, le lieu de décollage. Caché dans les bois, il expédie ma "boule" comme une petite abeille ! Je veux éviter le quartier discipline, du coup, je paye un mec pour la récupérer, un qui galère et qui ne me dénoncera jamais ! »
Presque chaque nuit, le même ballet bourdonnant. Des ombres furtives, à peine visibles, fendent l'air. « On ne les voit pas ; au mieux on les entend... », se désespère un surveillant perché sur son mirador, impuissant. Ces drones, dont certains équipés de caméra à vision nocturne, sont dotés d'un système d'attaches qui permet de suspendre des colis de 500 grammes maximum à des fils de pêche longs de 30 mètres. Les fenêtres des cellules, doublement sécurisées par des caillebotis - des grillages métalliques - et des barreaux, ne résistent pas aux livraisons à domicile. « Les prisonniers découpent les caillebotis avec des ustensiles tranchants artisanaux, rapporte le même agent, puis à l'aide d'un manche à balai ils attrapent leurs colis ; leurs barreaux sont assez larges pour les laisser passer. Certains se filment et postent les vidéos sur Internet... Preuve qu'ils ne craignent rien ni personne. »