OPINION. « Combat de MMA et fête XXL à la Maison-Blanche. La joie politique n’appartient-elle plus qu’à la droite ? », par Gaspard Gantzer

Gaspard Gatzer, ancien conseiller de François Hollande.
LTD/GANTZERAGENCY

Gaspard Gatzer, ancien conseiller de François Hollande.
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Mi-juin, Donald Trump a fêté ses 80 ans en installant une cage de MMA sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, sous une arche de 28 mètres, avec démonstrations de motocross et concert de musique country. Qu’elle est belle l’Amérique ! La gauche mondiale a trouvé cela grotesque, peut-être à raison. Pendant que ses adversaires ricanaient, des dizaines de milliers d’Américains et d’observateurs, partout dans le monde, s’amusaient. Pas malgré le grotesque, mais grâce à lui.
Qui ne réagirait pas à la vue d’un combat de MMA au pied de la Maison-Blanche ? Le spectacle était fait pour ça : de l’adrénaline, du bruit, des corps qui s’affrontent sous les couleurs du drapeau, des flammes, du trop, et un président de 80 ans qui entre sous une arche plus haute que sa propre résidence en assurant qu’il se sent en pleine forme. Consternant ? Mégalomane ? Peut-être. Efficace et mobilisateur ? Sûrement.
Nous pourrions nous arrêter là et en conclure que la politique n’est plus qu’affaire de spectacle, que la raison ne compte plus, que décidément, la cage MMA a définitivement remplacé le débat d’idées, ou chaque clash nous assène un uppercut. Ce que Trump a compris, ce n’est pas que les idées ne comptent plus, mais que les idées ne circulent que portées par une énergie vitale.
Depuis quelques années, la droite national-populiste a confisqué la seule énergie qui vaille : la joie. Le vol est ancien, certes. Pendant des décennies cependant, la joie politique était à gauche. C’était le Front populaire qui prenait le train vers la mer. C’était Mai 68 qui renversait la vieille société en s’amusant. La droite, elle, gouvernait par la peur et les sujets sérieux comme la dette, la peur du déclin ou de l’étranger, et la gauche répondait par l’espoir du progrès humaniste. Quelque chose s’est curieusement inversé. La gauche a hérité de la sinistrose, et elle ne peut gagner sur ce terrain la. La droite, désormais, organise des fêtes foraines devant la Maison-Blanche.
Il faut pourtant nommer ce que cette joie-là n’est pas. Spinoza, que les stratèges électoraux ne lisent peut-être pas assez, avait établi la distinction avec une précision redoutable : la vraie joie augmente notre puissance d’agir, elle rend plus libre, plus capable, et surtout, plus autonome. C’est par la joie et à travers elle seulement que l’esprit des Lumières du citoyen éclairé se réalise.
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La fausse joie produit l’effet inverse. Elle grise pour mieux asservir. Elle donne le sentiment de puissance à condition que cette puissance soit déléguée à un chef, concentrée sur un ennemi, enfermée dans une identité close et hermétique aux critiques. Une cage de MMA sous une arche géante pour les 250 ans des USA, n’est pas seulement un hasard de mise en scène, mais la représentation même de la joie Trumpienne : le public est invité à se réjouir d’un combat où, par définition, quelqu’un domine et quelqu’un se soumet, par la violence.
La joie qu’on y célèbre est une joie dans le rapport de force, et elle se vit collectivement à condition de désigner, implicitement, qui n’en fait pas partie. Fausse joie, de fait, car elle ne s’étend pas à tous en augmentant notre autonomie. Non, davantage, il s’agit d’euphorie tribale, animale, presque primitive. Voilà donc le problème : à première vue, les deux se ressemblent à s’y méprendre. L’illusion perdure. La conclusion est donc difficilement avouable : tant que la gauche se contentera de trouver ça grotesque sans proposer une joie plus convaincante, les électeurs choisiront celle qu’on leur offre, et celle-ci n’est pour le moment certainement pas dans notre camp politique.
Les signes pourtant, du retour de la joie sont partout, sauf en politique. Les fanfares se multiplient. Les chorales aussi, dans les villages comme dans les grandes villes. Les bals country, qu’on croyait sortis d’une Amérique de carte postale, remplissent désormais des salles des fêtes un samedi sur deux. L’été est devenu saison de festivals, l’hiver saison de comédies musicales, et les deux calendriers ne désemplissent plus.
Reste le sport : la Ligue des champions, la Coupe du monde, ces rendez-vous où des millions de Français, de tous les bords et de toutes les classes, se lèvent au même instant devant le même écran. Ce que ces moments ont en commun n’est ni musical ni sportif par essence. Ils représentent le désir, intact, presque juvénile et innocent, de se retrouver pour chanter, pour danser, pour vibrer ensemble à quelque chose qui dépasse le tracas du quotidien. Le politique a longtemps boudé ce terrain-là, comme si la gravité des dossiers interdisait la fête. Erreur funeste : un besoin qu’on ignore, quelqu’un d’autre finit toujours par le combler.
Reconquérir la joie n’est pas une question de communication, ni une affaire de meetings plus festifs ou de playlists plus entraînantes. C’est une question de rapport au possible. La joie authentique dit une chose simple : le monde peut aller mieux, et nous en sommes capables ensemble. Elle ne nie pas les problèmes, et pourtant, elle refuse de s’y résigner. Sans pointer du doigt, sans nous monter les uns contre les autres, la joie véritable désigne un horizon commun à construire.
Cette énergie-là, on la voit reparaître par endroits. En Hongrie, le soir de la victoire électorale du parti Tisza qui met fin à seize années de pouvoir de Viktor Orbán, un chirurgien orthopédique devenu député, Zsolt Hegedűs, se met à danser sur l’estrade dressée pour la soirée. La vidéo fait le tour du monde.
Un mois plus tard, devant des dizaines de milliers de partisans réunis pour l’investiture du nouveau gouvernement, il recommence, sur les marches du Parlement. Personne n’avait écrit ce moment dans un plan de communication. Tout le monde, pourtant, s’en est emparé.
À New York, Zohran Mamdani gagne la mairie dans ce qui ressemble à un carnaval civique, et gouverne avec le sourire en associant, selon ses mots, la politique des potholes avec les plus grands projets loins des citoyens. Celà est possible. Plus encore : c’est peut-être la seule manière avec laquelle la gauche peut gagner la prochaine élection présidentielle.
De fait, ce qu’on attend de la gauche en 2027, c’est qu’elle arrête de confondre la gravité avec la tristesse, le réalisme avec la résignation, et la lucidité avec l’abandon de tout horizon désirable. Davantage, la gauche se doit de proposer un projet de vie joyeux, qui redonne aux gens l’espoir de jours meilleurs, et non pas d’un simple règlement des problèmes existants. La joie n’est pas l’opposé du sérieux, non.
Un peuple qu’on a convaincu que tout va mal finit par chercher un sauveur, un bouc émissaire, et applaudira la violence de l’opposition. Un peuple qu’on a convaincu que quelque chose de bon est encore possible cherche un projet commun. Le seul moyen de le convaincre ? La joie comme argument. La joie comme point de départ. La joie comme projet. La joie comme horizon indépassable.