Condamnation de Marine Le Pen et retour au front : la folle semaine du RN

Malgré sa seconde condamnation Marine Le Pen maintient sa candidature à la Présidentielle et relègue Jordan Bardella au second plan.
LTD/REUTERS/Benoit Tessier

Malgré sa seconde condamnation Marine Le Pen maintient sa candidature à la Présidentielle et relègue Jordan Bardella au second plan.
LTD/REUTERS/Benoit Tessier
Bruno Gollnisch est passé de mode mais connaît ses classiques. Mardi 7 juillet, au soir, à La Rotonde, brasserie du 6e arrondissement de Paris, l’ancien dauphin de Jean-Marie Le Pen savoure sa réduction de peine dans le procès des assistants parlementaires européens du Front national. Il a bénéficié par ricochet de celle de Marine Le Pen, à qui la cour d’appel a accordé le « petit chemin étroit » qu’elle espérait pour pouvoir se présenter une quatrième fois à l’élection présidentielle.
Au détriment de Jordan Bardella, note Bruno Gollnisch, éternel souffre-douleur du Menhir. « Le problème de tous les numéros deux du FN, philosophe le septuagénaire auprès de ses convives, c’est que quand ils n’obtiennent pas ce qu’ils pensaient obtenir, ils finissent par s’écrouler. » Nulle raison de prédire, à moyen terme, le sort de Bruno Mégret ou de Florian Philippot à l’actuel patron du Rassemblement national.
L’à peine trentenaire a du temps devant lui. Les guerres de clans, c’était avant-hier, nous rabâchent les lepénistes. Mais à quoi vont ressembler les prochaines réunions d’arbitrage du parti d’extrême droite ? Du mercredi 8 au vendredi 10 juillet, Jordan Bardella sera là, de nouveau en tant que Premier ministre putatif de sa mentor, pour valider une série de livrets programmatiques en vue de 2027.
Un point sera consacré aux remèdes du RN pour assainir les finances publiques de la France. Jean-Philippe Tanguy, zélé lieutenant de Marine Le Pen et référent frontiste sur l’économie, a préparé quelques dizaines de fiches avec de nouvelles propositions. Bref, un peu comme si de rien n’était.
Jordan Bardella a fait du chemin depuis que, le matin du 7 juillet, il pensait son heure déjà venue. Les différents scénarios de sa candidature élyséenne étaient organisés dans sa tête ; ils n’iront pas au-delà. À 13 h 49, ce jour-là, les magistrats ont stupéfié le monde politique. À commencer par les marinistes, qui ont mis du temps à déterminer si le bulletin présidentiel RN conserverait le nom Le Pen, inamovible depuis 1988.
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Certains, comme le conseiller Renaud Labaye, identifient l’option du pourvoi en cassation. Assis dans l’un des vans qui conduisent le clan au siège du parti, le très fidèle Bruno Bilde s’affaire sur son smartphone pour trouver l’astuce évitant à sa cheffe le port d’un bracelet électronique jusqu’au printemps.
Au nouveau QG de la rue Cortambert, dans le 16e arrondissement de Paris, Jordan Bardella – revenu ipso facto d’une séance plénière au Parlement européen – a retrouvé Marine Le Pen. Elle a déjà pris sa décision. Le chef du mouvement l’accueille dans son bureau, le binôme devise à huis clos une vingtaine de minutes.
Lui explique-t-elle pourquoi elle s’estime la mieux placée pour briguer la magistrature suprême ? Qu’elle s’est trop battue pour ne pas saisir la moindre occasion, quitte à défier les juges et à ce que leur calendrier vampirise une partie de la campagne ? Lui donne-t-elle le choix ? Lorsqu’ils sortent, celle qui demeure avant tout la fille de Jean-Marie réunit ses avocats. Les cadres du RN débattent de la suite. « On n’insulte pas la déesse Fortune », lance l’ésotérique Jean-Philippe Tanguy à Marine Le Pen. Jordan Bardella, lui, se fait discret.
« C’était une journée nécessairement violente, se résigne l’un de ses soutiens, et qui s’est terminée par un 20 Heures de TF1 [celui de Marine Le Pen] où il n’y a pas eu de propos politique. On ne parle pas de la ligne à adopter pour gagner la présidentielle, on parle de l’article 432-15 du Code pénal. »
Le lendemain, alors que la députée du Pas-de-Calais était chahutée à La Flèche (Sarthe) par des opposants munis de casseroles, remémorant la capilotade de François Fillon, Jordan Bardella n’est pas parvenu à se décrisper face aux caméras de télévision. « Preuve qu’il n’est pas un acteur », positive un proche de la candidate. En privé, l’eurodéputé a confié à demi-mot sa déception et surtout son amertume vis-à-vis de ceux qui ont semblé jouir de sa rétrogradation.
D’autres ont été dans le collimateur d’élus du premier cercle de Marine Le Pen. Les conseillers François Durvye, ex-gestionnaire de la fortune du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, et Ambroise de Rancourt, qui dirige le cabinet de la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale, se sont vu reprocher de bouder, une fois lucides sur la tournure des événements.
Boucs émissaires commodes, le polytechnicien et l’énarque, bons amis, sont accusés par des cadres nationalistes d’avoir voulu réorienter, avec Jordan Bardella comme instrument, le programme frontiste dans un sens plus compatible avec cette « oligarchie » – médiatique, financière – tant exécrée par les historiques du parti.
La séquence va ainsi accoucher d’un rééquilibrage des rapports de force internes – politiques plus qu’idéologiques. « Mais c’est bien, on va faire campagne avec de jeunes nouveaux comme Philippe Olivier ! » raille un tenant de la normalisation du RN, citant là nul autre que le beau-frère de Marine Le Pen, eurodéputé et membre du bureau exécutif du mouvement, et surtout populiste viscéralement anti-Bruxelles.
Son influence, que certains pensaient déclinante, vient d’être réaffirmée. Tout comme celle de Louis Aliot, maire de Perpignan, docteur en droit, ancien compagnon de l’élue du Pas-de-Calais et jadis « dircab » de son père. « L’émotion extrême qu’a provoquée en elle la séquence l’a incitée à s’appuyer sur ses plus proches, éclaire une tête pensante lepéniste. S’est reformé autour d’elle un cercle de confiance absolue. C’est la fameuse phrase de Jean-Marie “j’aime mieux mes filles que mes nièces”… »
Ce clanisme aura des conséquences. Déjà, on l’a vu, sur la façon de faire campagne, quand bien même Marine Le Pen estime qu’elle ne sera pas parasitée par l’affaire. Pour son entourage, c’est simple : la masse des Français ne comprend rien à ces histoires rébarbatives de collaborateurs parlementaires. Ensuite, sur le fond, les clins d’œil à l’électorat de second tour, plus modéré, seront moins nets. À l’Union des droites pour la République, petit parti d’Éric Ciotti censé rabattre des électeurs de droite avec ses mesures ultralibérales, on tire la langue. « Le travail de sape sur le programme RN, c’est fini », riait jaune un député UDR mercredi 8 juillet.
« Il ne faut pas survendre le “drama”, on n’est pas sur un affrontement entre communistes et libéraux, minimise Jean-Philippe Tanguy. Le prochain contre-budget va être essentiel. La ligne “cibler Édouard Philippe”, on va l’appliquer. » À la rentrée, le RN devra trancher certains débats essentiels. Il y aura, comme avant, les tenants d’une plus forte taxation des grandes entreprises, et ceux qui plaident pour une plus forte contribution des retraités à la relance économique. D’ici là, Bardella et Le Pen prendront du champ, lui en Italie, elle à La Trinité-sur-Mer. « L’énorme cadeau du destin, c’est que tout ça survienne en juillet », commente un poids lourd frontiste qui connaît une réalité immuable du marinisme : l’été, il ne rime pas avec labeur.