ENTRETIEN — Le président délégué du groupe RN à l’Assemblée étrille le nouveau Premier ministre, qu’il juge sans vision et prisonnier de la continuité macroniste. Selon lui, Sébastien Lecornu ne se démarque en rien d’Élisabeth Borne et ne sera pas capable de faire adopter un budget.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Le nouveau Premier ministre se dit sous « la tutelle du Parlement ». Comment jugez-vous sa posture ?
JEAN-PHILIPPE TANGUY — Il poursuit le marathon d’enfonçage de portes ouvertes entamé avant lui par M. Bayrou. On n’a pas besoin de M. Lecornu pour connaître le fonctionnement de la Ve République et savoir que le Premier ministre peut être censuré par les députés. Je ne vois pas se profiler derrière ces fausses annonces, hélas, de nouvelles pistes plus pertinentes capables de réaliser une promesse de rupture avec le macronisme.
Il affiche pourtant une volonté de négocier et de trouver des compromis, y compris avec le RN…
Certes, mais je trouve choquant qu’il justifie son silence de sphinx par son envie d’éviter les bavardages inutiles. Car son interview n’est qu’un long bavardage avec lui-même. Il sait que son bloc parlementaire est ultra-minoritaire, donc il affirme vouloir discuter avec les autres forces politiques. Rien de plus. C’est du Élisabeth Borne dans le texte.
En souhaitant maîtriser les déficits du pays sans régression sociale et en chassant la « mauvaise dépense publique », il reprend un marqueur de Marine Le Pen…
Il ne manque plus que la paix dans le monde ! Je ne connais aucun Premier ministre favorable aux déficits publics ou opposé à la justice sociale. Ce ne sont là que des vœux pieux sans consistance. Si on prend le sujet le plus imminent, à savoir les déficits, on constate qu’il annonce davantage de dépenses que de recettes ! Son objectif est déjà mis en échec, puisqu’il évoque 6 milliards d’euros d’économies sur le train de vie de l’État et 11 milliards de dépenses pour la santé et les retraites. En sachant que celles-ci ne correspondent qu’à l’inertie liée à l’inflation via l’indexation des régimes de retraites et la hausse naturelle du coût de l’Assurance maladie, que M. Lecornu sous-évalue d’ailleurs.
Sur les retraites, Sébastien Lecornu écarte la piste d’une suspension de la réforme Borne mais laisse entendre qu’elle peut être améliorée dans ses volets pénibilité et carrières féminines. Partagez-vous cette analyse ?
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Bien sûr, car la réforme Borne est très mauvaise, mais M. Lecornu dit là des choses qu’on entend depuis trois ans. C’est Un jour sans fin : on revit le même script, lu par différents acteurs, avec des changements de ton ou d’éventuelles onomatopées, mais c’est toujours pareil. M. Bayrou est allé plus loin avec le conclave, c’est la seule différence. M. Lecornu est le ventriloque d’un scénario écrit par d’autres.
On revit le même script, lu par différents acteurs, avec des changements de ton ou d’éventuelles onomatopées, mais c’est toujours pareil.
La taxe Zucman est elle aussi a priori écartée, tout comme un retour de l’ISF, mais le chef du gouvernement affirme que le débat sur la justice fiscale « doit avoir lieu ». Décelez-vous là un champ des possibles ?
On le sait depuis des mois : l’exécutif prépare un train de mesures contre la sur-optimisation fiscale. M. Lecornu ne ferait donc que poursuivre des travaux déjà engagés par Bercy, au demeurant pas inintéressants. Au-delà de la poule aux œufs d’or que représente pour la gauche la taxe Zucman, nous nous retrouvons dans la philosophie consistant à lutter contre les abus. Tout ce qui permet de réintroduire de la justice sociale sans casser l’outil productif, le RN l’attend, mais le diable est dans les détails. Nous regarderons techniquement ce que proposera M. Lecornu. Seul élément intéressant à mes yeux : il nous annonce une baisse globale des impôts, mais desquels parle-t-il ? Pour nous, il faudrait que ce soit les impôts de production ou l’impôt indirect injuste comme la TVA, qui frappe d’abord la classe moyenne.
Concernant l’aide médicale d’État, Sébastien Lecornu dit vouloir mettre l’accent sur la lutte contre la fraude. Vous dites « chiche » ou « insuffisant » ?
Ce serait une victoire symbolique pour le RN, mais cette seule annonce pèse peu vu l’ampleur des enjeux, à savoir les 40 milliards d’économies à trouver.
Sur beaucoup de sujets, le Premier ministre n’est-il pas en train de se tourner vers le RN plutôt que le Parti socialiste comme partenaire de négociation ?
M. Lecornu n’a pas de chance : je prends au sérieux le discours de mes opposants. Lorsqu’il était à Matignon, M. Barnier nous avait confié le soin de trouver 2 milliards d’économies pour finalement ne rien écouter de ce qu’on lui avait dit. Si l’actuel Premier ministre a pour but de laisser sciemment s’enliser les débats budgétaires pour, en bout de course, recourir aux ordonnances, le piège est un peu gros. Derrière les signaux bidon qu’il envoie, il y a un vrai message politique : pour la Macronie, il ne peut y avoir de salut en dehors de sa doctrine, toujours présentée de façon technique. D’une, on ne voit là que des nuances de ce qui a déjà été appliqué auparavant et qui est rejeté par une majorité des Français ; de deux, c’est très hypocrite. C’est « discutons de tout… sauf de ce qui nous dérange ».
Il dit vouloir ne « pas être contraint » de recourir à l’article 49.3 pour faire adopter son budget. Si l’électorat du RN obtient des gains concrets, voterez-vous la censure de ce gouvernement ?
Si M. Lecornu applique les mesures qu’on lui propose, on ne le censurera pas, c’est évident. On se permet simplement de souligner qu’on ne croit pas une seconde qu’il le fera ! Derrière des mesures d’ordre politique comme la suppression de l’AME, il y a une logique financière. On ne va pas accepter 200 millions d’euros d’économies sur l’immigration contre 20 milliards d’euros d’efforts imposés aux honnêtes gens.
Vous appelez toujours le président de la République à convoquer de nouvelles élections législatives ?
C’est la seule solution pour résoudre la crise politique et financière que nous traversons. Une dissolution permettrait de débattre d’une question centrale : quel programme veut-on pour la France ? À ceux qui prédisent une Assemblée quasi inchangée, je rappellerai que le nombre de sièges que nous avons gagnés en 2024 n’est pas lié au nombre de voix RN mais aux configurations de second tour. Après, il y aura une campagne à gagner, c’est certain.
Mercredi et jeudi se tiendra au Palais-Bourbon l’attribution de ses postes clés. Seront réaffectés six vice-présidences, trois sièges de questeurs et douze de secrétaires, mais aussi les têtes des commissions permanentes ainsi que le rôle de rapporteur général du budget. Jadis d’une incidence relative, ce rite annuel est rendu crucial par le contexte politique si précaire. Depuis l’été 2024, le bureau penche majoritairement à gauche, le RN, dont le groupe est le plus important de l’hémicycle, en est absent et Les Républicains sont surreprésentés. La présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, reçoit demain tous les leaders parlementaires et souhaite réintroduire de l’équité. Sébastien Lecornu, lui, a besoin d’un climat propice aux négociations s’il ne veut pas tomber dès l’automne. Or son socle étriqué – 210 sièges – est identique à celui de ses prédécesseurs. Afin que ses troupes soient au complet les 1er et 2 octobre pour les multiples votes, le Premier ministre devrait enjamber le processus avant de former son gouvernement. Depuis des jours, les discussions informelles abondent. Comment donner moins à la gauche et davantage au RN tout en satisfaisant le PS, acteur capital des semaines à venir ? Que laisser aux LR tout en respectant les équilibres du socle commun, si fragilisé par ses dissensions internes ? « Ça fait pas mal de coups de billard à huit bandes », soupire un conseiller.