Formations : les dessous d’un marché colossal qui pèse plusieurs milliards d’euros

Le Conservatoire National des Arts et Métiers (Cnam), à Paris.
LTD / Mathilde MAZARS / REA

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Réaliser un milliard d’euros de chiffre d’affaires grâce à la formation continue. C’était l’objectif affiché pour l’enseignement supérieur public dans un rapport remis en 2015 à la ministre de l’Enseignement supérieur. Piloté par François Germinet, alors président de l’université de Cergy-Pontoise, ce document appelait les établissements à changer d’échelle sur un marché encore peu investi.
Onze ans plus tard, l’objectif est loin d’être atteint. Selon les derniers chiffres disponibles, la formation continue a généré 472 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 324.000 stagiaires.
Qu’il soit public ou privé, l’enseignement supérieur ne représente qu’une faible part du vaste marché de la formation professionnelle des adultes. On pouvait le mesurer dans l’annexe consacrée à la formation professionnelle du projet de loi de finances 2025 : « Le chiffre d’affaires des organismes de formation continue de progresser pour atteindre un niveau historique de 28,7 milliards d’euros en 2023. »
Dans un rapport publié en 2023, la Cour des comptes soulignait l’extrême fragmentation de ce marché. Si 98 % des organismes de formation sont privés, les acteurs publics et parapublics captent tout de même 20 % des recettes globales.
L’intelligence artificielle, la cybersécurité, les transitions énergétique et climatique, le vieillissement de la population ou encore la transformation du management accroissent la demande de nouvelles compétences nouvelles. François Germinet, dans son rapport de 2015, mettait déjà en avant l’idée qu’une formation initiale ne pouvait plus suffire pour toute une carrière. Il pointait aussi trois freins persistants côté universités : un modèle économique encore fragile, une transition pédagogique trop lente et un lien insuffisamment exploité entre l’expertise de recherche des universités et leur offre de formation continue.
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Pour comprendre ce qui se joue depuis une dizaine d’années, un retour en arrière s’impose. La loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel » de 2018 a profondément réorganisé le système. Elle a notamment généralisé le Compte personnel de formation (CPF) : chaque actif dispose désormais d’un crédit en euros mobilisable pour acheter directement certaines formations certifiantes. Elle a aussi libéralisé l’apprentissage, qui a fortement progressé dans le supérieur.
Pour Claire Khecha, déléguée générale des Acteurs de la compétence, la fédération professionnelle des organismes privés de formation, le changement a été autant culturel qu’économique. « Le CPF a désintermédié une partie de la formation », explique-t-elle. Autrement dit, une partie de la demande ne passe plus seulement par l’employeur ou par les financeurs habituels, mais directement par les individus. Elle ajoute que « la réforme de 2018, combinée au Covid en 2020, a généré un changement d’échelle sur la digitalisation de l’offre ».
Surtout, elle voit émerger « un vrai changement des actifs à l’égard de la formation, avec l’idée qu’il appartient aussi à chacun de se prendre en main ». Ces évolutions ont créé de nouvelles attentes. Il faut désormais découper davantage les parcours, les rendre compatibles avec la vie professionnelle et les proposer dans des formats plus souples et plus rapidement mobilisables. « La formation continue universitaire reste d’abord une formation diplômante », résume Marc Poncin, directeur de la formation professionnelle à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC).
L’apprentissage, lui, a été plus facile à développer parce qu’il restait plus proche de l’activité de formation initiale. « L’université a pris environ 300.000 étudiants de plus, sans postes supplémentaires, en dix ans. Dans ces conditions, les universités n’ont ni les moyens ni le temps de faire des choses en plus », résume François Germinet, qui fut conseiller spécial de l’actuel ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste.
Pourtant, la nécessité de diversifier les ressources replace aujourd’hui le sujet à un niveau stratégique. À l’UPEC, la formation professionnelle représente 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 7 millions de formation continue au sens strict, le reste provenant surtout de l’apprentissage. L’université a créé une cellule dédiée au développement commercial et marketing. Elle a aussi bénéficié d’un appel à projets de France 2030, destiné à aider les établissements à développer leurs ressources propres, notamment via la formation tout au long de la vie. Sur 44 projets lauréats, 31 portent sur ce sujet.
Dans ce paysage, le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) occupe une place singulière. Cet établissement public, historiquement centré sur la formation des adultes, génère à lui seul 105 millions d’euros de chiffre d’affaires en formation continue, soit près d’un quart du total de l’enseignement supérieur public. Son administratrice générale, Bénédicte Fauvarque-Causson, résume la bascule en cours : « Tout s’inscrit davantage dans le temps court. »
Le Cnam développe donc des blocs de compétences et des micro-certificats, sur des sujets ciblés comme l’intelligence artificielle ou certaines fonctions managériales. Il illustre aussi le dialogue plus direct qui se noue avec les entreprises. Exemple : un projet conduit avec Enedis autour des métiers des réseaux et de la transition énergétique.
Les grandes écoles et groupes privés de l’enseignement supérieur ont, eux aussi, accéléré. À Emlyon business school, la formation continue représente déjà 15 % de l’activité, avec une croissance annuelle de 8 % à 10 %, selon son directeur général adjoint, Nicolas Péjout.
L’école mise sur des formats hybrides et une capacité de réponse plus rapide aux besoins des entreprises. Elle cherche aussi à élargir ses publics, au-delà des seuls cadres dirigeants, avec des offres destinées à des techniciens ou à des salariés dont les métiers se transforment. « Un programme court peut être conçu et proposé en deux ou trois mois », explique-t-il, insistant toutefois sur le fait que la valeur ajoutée d’une grande école ne réside pas seulement dans sa réactivité, mais dans sa capacité à bâtir des programmes sur des « compétences fondamentales, indémodables ».
Pour rejoindre les meilleurs standards, certaines universités pourraient se doter de filiales dédiées à la formation continue, avancent François Germinet et Marc Poncin. Leur rôle : disposer d’équipes capables d’aller chercher les entreprises et de professionnaliser la relation client. Mais aussi créer un cadre plus incitatif pour les enseignants-chercheurs, afin de mieux reconnaître – y compris financièrement – leur implication dans cette activité.
Au sein des Acteurs de la compétence, Claire Khecha défend, elle, une logique de complémentarité et estime que les forces du public et du privé doivent mieux s’articuler. Faute de quoi, certains territoires pourraient devenir de véritables « déserts de compétences ».
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