LA TRIBUNE - D’après le think tank The Shift Project, qui a publié le 1er octobre une étude alarmante, la consommation électrique des centres de données et leur empreinte carbone croît fortement, et cette dynamique est « insoutenable » au regard de nos engagements climatiques. Etes-vous d’accord avec leur conclusion ?
Michel ROBERT, professeur à l’Université de Montpellier (Polytech), chercheur au Laboratoire d’Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM), directeur du Centre Informatique National de l’Enseignement Supérieur (CINES) jusqu’au 1er octobre 2025 - On est aujourd’hui dans un contexte de manque de transparence, d’où des extrapolations, pour montrer que l’IA et notamment les IA génératives consomment énormément d’énergie. Les chiffres du Shift Project, je les avais, et cette étude les confirme. Cette escalade va nous emmener loin des objectifs fixés de réduction de l’impact carbone. Donc oui, je suis d’accord avec les conclusions du Shift Project et je valide le mot « insoutenable ». Aux Etats-Unis, où il n’y a pas beaucoup de régulation, les géants du numérique se donnent les moyens de leur autonomie énergétique*, quitte à solliciter des centrales à charbon ou du gaz… Aujourd’hui, on a plus tendance à accélérer qu’à freiner.
Quels chiffres donneriez-vous pour illustrer cette course folle ?
Tout le monde s’est trompé sur l’IA : Open AI a enregistré 1 million d’utilisateurs inscrits sur ChatGPT en cinq jours, a atteint 100 millions d’utilisateurs hebdomadaires au bout d’un an et aujourd’hui, on est à 800 millions par semaine… La couverture à l’usage de la planète est énorme, notamment grâce aux 8 milliards de smartphones en circulation qui sont dotés de capacités de calcul et d’accès aux outils IA… A l’échelle de la planète, les seuls centres de données consomment actuellement autour de 1 000 terawattheure [TWh], soit deux fois ce que produit la France, toutes formes d’énergie confondues, et les prévisions indiquent que ça va doubler, voire tripler, dans la prochaine décennie. La route de l’énergie croise celle du calcul numérique, or cette route de l’énergie met plusieurs décennies à se construire, par exemple on ne fait pas une centrale nucléaire en deux ans. Il y a donc un décalage entre l’accélération du numérique et les capacités de production d’énergie. Rendez-vous compte que le plus gros centre de calcul** qui va se construire aux Etats-Unis sera de 10 gigawatts [GW], soit dix fois la production d’un réacteur nucléaire !