ENTRETIEN. Alors que plusieurs projets de loi proposent l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, Virginie Sassoon, docteure en sciences de la communication et coautrice de « Faire la paix avec nos écrans » (Flammarion, août 2025), estime la mesure symbolique, mais largement insuffisante.LA TRIBUNE - L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans sera, d’une manière ou d’une autre, sans doute en vigueur en 2026. Est-ce inévitable ?
VIRGINIE SASSOON – D’un point de vue symbolique, cette interdiction est très utile. Les parents, et en particulier les mères – à qui revient bien souvent le rôle de contrôle – sont soulagés à l’idée que les pouvoirs publics viennent accompagner l’encadrement de l’usage des réseaux sociaux. Nous avons besoin de soutien, de nouveaux repères collectifs et de normes.
Les effets toxiques des plateformes ne sont plus à démontrer. Nous sommes arrivés à un stade de maturité collective où l’on sait que l’autorégulation ne fonctionne pas. Ni pour les enfants, ni même pour les adultes. Et nous savons aussi que les plateformes ne sont pas prêtes à abandonner leur modèle économique pour protéger les enfants et les adolescents. Il n’y a donc, en réalité, pas tellement d’autres choix que l’interdiction pour riposter.
Pourtant, votre livre insiste sur le fait qu’il est aujourd’hui impossible de vivre sans écrans et qu’il faut plutôt apprendre à vivre avec…
Ce que je regrette, c’est qu’en centrant le débat médiatique sur l’interdiction, on relègue la formation et la sensibilisation dans un angle mort. Or c’est d’autant plus important qu’un enfant risque de se retrouver, à 15 ans, avec un smartphone en main et un compte TikTok ou autre, sans y avoir été préparé. Des travaux comme le rapport de la Commission d’experts enfant-écrans : à la recherche du temps perdu ou celui du Cese ont pourtant bien montré la dimension systémique des réseaux sociaux. Interdire peut soulager sur le coup, mais ce n’est évidemment pas suffisant.
L’Australie (qui vient d’interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes) est à ce titre un laboratoire très intéressant, notamment parce qu’on observe déjà toutes sortes de techniques de contournement. Cela montre bien que l’interdiction seule ne règle pas tout. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont un aspect crucial de la socialisation adolescente. Les enfants qui n’ont pas accès à un smartphone et aux réseaux sociaux souffrent souvent d’exclusion sociale. Il faut donc poser des limites, mais aussi se donner l’ambition de créer un avenir désirable : des environnements numériques respectueux de la santé mentale et de la curiosité intellectuelle des enfants. Sans éducation au numérique et sans développement d’une culture citoyenne, on passe complètement à côté du sujet.