Face à la déferlante de l'IA américaine, l’Europe cherche sa revanche

Anne Bouverot, envoyée spéciale du Président de la République pour le Sommet de l'IA, co-présidente du Conseil pour l'intelligence artificielle et le numérique.
La Tribune

Anne Bouverot, envoyée spéciale du Président de la République pour le Sommet de l'IA, co-présidente du Conseil pour l'intelligence artificielle et le numérique.
La Tribune
Trois ans après la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative, dans une course effrénée à l’innovation dominée par les Etats-Unis et la Chine, le Vieux Continent a-t-il encore une carte à jouer - et peut-il s’affranchir de sa dépendance des technologies américaines ? Le sommet pour l’action sur l’IA qui s’est déroulé à Paris en février dernier « a mis la France et l’Europe sur la carte du monde de l’intelligence artificielle », entonne Anne Bouverot, envoyée spéciale du président de la République pour le Sommet de l'IA et co-présidente du Conseil pour l'intelligence artificielle et le numérique.
« Il a suscité un élan, notamment en France, mais aussi en Europe. Beaucoup ont pris des initiatives, sont en train de lancer et de développer des start-up ou de faire des partenariats », se félicite-t-elle, à l’instar de ceux noués par le champion tricolore Mistral AI avec l’armateur CMA-CGM ( propriétaire de La Tribune, ndlr) et le fournisseur néerlandais d’équipements pour la fabrication des puces ASML. Une dynamique qui, pour la cosignataire, avec le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, du rapport « IA : notre ambition pour la France », se poursuit. « A Berlin, au sommet sur la souveraineté numérique organisé à l’initiative de l’Allemagne et de la France, on continuera d’avoir des avancées », estime-t-elle.
Mais à l’heure où 80 % des dépenses liées aux logiciels et au cloud à usage professionnel en Europe sont passées auprès des entreprises américaines, d’après le Cigref, le défi de la souveraineté numérique du Vieux Continent reste colossal. S’il y a « une vraie prise de conscience à ce sujet », comme veut le croire Anne Bouverot, dans l’Hexagone et désormais aussi outre-Rhin, encore faut-il agir. « Il faut s’assurer d’avoir le choix et de pouvoir changer de fournisseur ». De même, de « mettre en place l’idée d’une préférence européenne a priori ».
Ce qui n’implique pas de travailler uniquement avec des entreprises européennes, la souveraineté n’étant pas synonyme d’autarcie. « Cela veut dire qu’il faut aider notre propre écosystème au maximum » et également « introduire un élément de préférence européenne », martèle-t-elle. Comme, d’ailleurs, le font les Américains et les Chinois… Certes, les alternatives européennes, pour l’heure, n’ont pas les capacités comparables à celles des géants américains. « On ne va pas du jour au lendemain avoir des entreprises françaises ou européennes qui vont remplacer Amazon, Google ou Microsoft ». Néanmoins, « j’espère que dans quelques années, on leur reprendra 5 % des parts de marché », avance Anne Bouverot.
Reste à savoir s’il y a réellement un marché d’offres souveraines susceptible d’apporter aux entreprises les solutions dont elles ont besoin pour faire le choix de l’Europe. « Nous avons des innovateurs très forts », avec des pépites dans la tech, l’informatique quantique ou la cybersécurité, de même qu’« une génération émergente de clouders en Europe », enchaîne Jean-Noël de Galzain, fondateur et président de Hexatrust, une association professionnelle qui regroupe les acteurs français et européens de la cybersécurité et du cloud de confiance. Mais pour mettre leurs IA au service des entreprises et de la société, elles ont aussi besoin des moyens financiers pour passer à l’échelle et industrialiser leurs technologies, et donc de la commande « privée et publique ».
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité tech.

D’ailleurs, les grandes entreprises prennent-elles suffisamment en compte des enjeux de dépendance ? Non, assène David Djaiz, associé et dirigeant de Ascend Partners, co-initiateur de l’indice de résilience numérique. Même si « la prise de conscience commence », nuance-t-il. « Ce qu’on voit de manière constante depuis 40 ans, c’est que la dépendance des entreprises à quelques acteurs est de plus en plus importante », observe-t-il. En particulier, en dessous de la couche applicative, il y a des couches plus profondes, des plateformes à l’infrastructure, vers lesquelles « on est très dépendants ».
C’est d’autant plus un défi que « les acteurs américains du cloud ont une approche full stack », avec toute la suite logicielle, ce qui enferme dans un seul système. Or le numérique est un « actif stratégique » et l’enjeu est d’autant plus clé que l’IA sera « au cœur de la création de la valeur » dans les années à venir. Et ce, pas seulement pour les entreprises natives technologiques, mais dans tout secteur d’activité, du transport à l’agriculture, en passant par l’industrie et la santé, pointe-t-il.
Si une cartographie des dépendances pourrait être une première étape, « le principal indice de souveraineté, cela va être aussi l’achat de solutions souveraines », persiste pour sa part Jean-Noël de Galzain. A plus forte raison que, jusqu’ici, les entreprises n’achètent que 17 % de solutions logicielles et cloud du Vieux Continent, alors que, selon une récente étude d’Accenture, 30 % des données nécessiteraient des solutions souveraines. « Il faut passer de 17 % à 30 % de nos achats numériques en Europe sur de la tech européenne. Cela générerait, si on maintient cet effort pendant les dix années qui viennent, de l’ordre de 700 milliards d’euros pour nos entreprises de la tech européenne », appelle Jean-Noël de Galzain.
À lire également
Ainsi, pour un véritable réveil, outre un changement d’attitude des grandes entreprises, « une volonté politique » est nécessaire, abonde David Djaiz. Qu’attendre du sommet franco-allemand à Berlin ? « Il faudrait déjà qu’on soit capable de parler avec les Allemands de manière alignée, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », déplore pour sa part Jean-Noël de Galzain. Un « signal clair » est néanmoins attendu en faveur des entrepreneurs ainsi que « pour expliquer aux acheteurs qu’il faut significativement transférer leurs achats vers des solutions européennes ».