De gauche à droite : Mathieu Gross (partner, Messier & Associés), Sébastien Missoffe (directeur général, Google France), Xavier Vasques (vice-président et CTO, IBM France) et Sylvain Duranton (global leader, BCG X).
SPÉCIAL AIM 2025 - Dans le monde du travail, les cas d’usage de l’intelligence artificielle, générative mais désormais aussi agentique, se multiplient. Si ses apports sont bien visibles dans certaines organisations, ils restent à se généraliser.
A la rentrée, une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT), la très réputée université de la côte est des Etats-Unis, a jeté un froid. Selon ses auteurs, qui ont passé au crible des cas concrets d’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) générative en entreprise, la quasi-totalité (95 %) n’en tireraient aucun gain.
Sans surprise, les cabinets de conseil, eux, sont plus enthousiastes. « D’après nos chiffres, 5 % des entreprises gagnent beaucoup d’argent avec de l’IA, mais 35 % devraient bientôt en gagner et au total, 40 % avancent. Il y a un réel progrès », déclare Sylvain Duranton, directeur monde de BCG X. S’il n’est pas aisé de différencier entre simple corrélation ou causalité, cet expert constate néanmoins que les 5 % des entreprises les plus gagnantes enregistrent trois fois plus de brevets que la moyenne de l’échantillon, ainsi que près de deux fois plus en termes de croissance du chiffre d’affaires.
Certes, les plus rentables sont aussi celles qui investissent le plus. Il n’empêche, « là où elles ont déployé l’IA, elles voient des gains de performance de 6 %, que ce soit en croissance des revenus ou de réduction des coûts, et s’attendent à ce que ces gains passent à 12 % dans les trois années à venir », relève Sylvain Duranton. Soit « des gains de compétitivité très significatifs », estime-t-il.
Que font-elles différemment des autres ? Elles investissent deux fois plus dans l’IA, notamment dans les agents, ces systèmes capables d’effectuer des tâches en toute autonomie. Et ne se contentent pas de simplement mettre à disposition des LLM (modèles de langage) ou des assistants, mais se concentrent sur la transformation de leurs processus métiers, développe le directeur monde de BCG X.
Des PME aux grands groupes
Les entreprises de la tech, bien sûr, sont en avance dans ce domaine, devant le monde industriel et encore plus devant la fonction publique. Pourtant, « il n’y a pas de fatalité sectorielle », martèle Sylvain Duranton. Echo optimiste également du côté du directeur général de Google France, Sébastien Missoffe. « L’immense majorité » des entreprises aujourd’hui regardent comment l’IA peut les accompagner pour résoudre des problèmes, avance-t-il. C’est vrai aussi pour de « très petites entreprises », à l’instar du supermarché marseillais la Cigale et la Sardine, qui a augmenté sa communauté grâce à l’IA, met-il en avant.
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Ainsi, le patron de Google France observe « des gains de productivité concrets dans nombre de PME » aussi bien que dans des grands groupes. Et de citer un partenariat avec CMA-CGM (propriétaire de La Tribune, ndlr) pour maximiser l’efficacité dans les choix des routes des navires grâce à l’intelligence artificielle. Bref, Sébastien Missoffe en est convaincu : « On est au tout début. Il faut regarder la courbe qui en ce moment est impressionnante et on va continuer à mesurer cette accélération dans les années qui viennent ». D’après une étude de Google avec l’économiste Antonin Bergeaud, l’innovation par l’IA pourrait générer jusqu’à 90 milliards d’euros de valeur supplémentaire pour le PIB français d’ici à 2034.
Les agents IA arrivent
Reste à voir comment déployer l’IA de manière concrète dans l’entreprise. La nécessité d’une vision stratégique claire de la direction générale est soulignée par Sylvain Duranton. L’importance de comprendre les outils aussi, par Sébastien Missoffe.
Quant à IBM, qui affiche 4,5 milliards d’euros de gains grâce à l’IA en 2025, le géant informatique a lancé un programme mondial pour scruter l’ensemble de ses applications et processus métiers afin d’identifier ce qui peut être éliminé, simplifié et automatisé. Exemple, la fonction RH, « bombardée de questions à longueur de la journée » contrainte de « gérer des fichiers Excel », juge Xavier Vasques, vice-président et directeur technique d’IBM France. « Nous avons mis en place des agents AI. Résultat, 94 % des questions et des requêtes envoyées sont automatisées ».
De quoi laisser du temps aux RH pour se concentrer sur la transformation de l’entreprise, le coaching, la gestion de carrières et autres tâches à valeur ajoutée. Et réduire « de 40 % le budget opérationnel côté RH », illustre-t-il. Autre apport, dans la R&D. Si auparavant, pour trouver de nouveaux matériaux pour les semi-conducteurs prenait 10 ans et coûtait entre 10 et 100 millions de dollars d’investissement, « avec ce type d’outils, c’est un an et un million », assure Xavier Vasques.
D’autres acteurs multiplient des avancées concrètes sur le terrain des agents IA. Ainsi du géant Salesforce qui a lancé il y a un an sa plateforme d’utilisation des agents virtuels pour les entreprises. « On lui donne comme une fiche de poste : voici les actions que tu peux effectuer, les limites et les canaux que tu peux utiliser. Il pourra écrire des e-mails ou converser par la voix », témoigne Emilie Sidiqian, directrice générale de Salesforce France. Objectif : « augmenter le collaborateur » ou « prendre le relais » pour assurer un service 24/24. « Nous avons 12 000 clients au niveau mondial », se félicite la dirigeante. A cet égard, la France se classe dans le top 5 de ses marchés. Autre idée reçue battue en brèche, beaucoup de clients sont des PME.
Bouleversements
Reste que ces nouvelles forces de travail numérique bouleversent le monde de l’entreprise. Non seulement elles attisent les craintes pour l’emploi, mais elles suscitent également des inquiétudes cyber. Un enjeu clé sera ainsi de « sécuriser les langages et des modèles d’apprentissages », pointe Jérôme Berger, directeur de Venture Capital Orange. Son groupe a d’ailleurs noué un partenariat avec Mistral AI pour explorer ces nouveaux domaines.
Toujours est-il que l’IA, pour les entreprises, est aujourd’hui un thème central. « Sur le marché des M&A, il n’y a pas une opération qui se fait sans qu’il y ait une évaluation du risque IA », témoigne Mathieu Gross, partner chez Messiers&Associés. « En ce moment, environ deux tiers des opérations de fusion, d’acquisition ou d’investissement sont drivées par l’IA. Certaines voient leur valorisation divisée par deux, d’autres, quadrupler », commente-t-il. Pour accrocher la vague et survivre dans le monde de l’IA, certains acteurs n’auront guère d’autre choix que d’« investir massivement pour s’en sortir ».