GRAND ENTRETIEN. Pour Arnaud Miranda, auteur de Les Lumières sombres (Gallimard / Le Grand Continent, janvier 2025), les néoréactionnaires ont su investir l’intelligence artificielle pour déployer leur vision du futur fondée sur la puissance et la rupture avec la démocratie. Dans un entretien à La Tribune, il analyse la diffusion de ces idées, de la contre-culture numérique à la Maison-Blanche, ainsi que les angles morts du récit européen.
Un informaticien blogueur (Curtis Yarvin), un ancien intellectuel de gauche passé à l’extrême droite (Nick Land), un investisseur obsédé par l’Antéchrist (Peter Thiel) : derrière le nouveau mandat de Donald Trump se dessine une galaxie idéologique hétéroclite, en partie née dans les tréfonds d’Internet dans les années 2010 et 2020. Ces idées de la droite radicale ont désormais infiltré le champ politique, les élites économiques, et commencent à s’exporter en Europe. En témoigne la venue très critiquée de Peter Thiel à l’Académie des sciences morales et politiques.
Dans Les Lumières sombres (Gallimard / Le Grand Continent, janvier 2025), Arnaud Miranda, docteur en théorie politique associé au Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof), analyse avec précision et pédagogie la généalogie de ces courants néoréactionnaires et la manière dont ils se sont diffusés, des blogs volontairement confidentiels aux manuels de business, jusqu’aux lieux de pouvoir.
LA TRIBUNE. À quel point les idéologues néoréactionnaires comme Peter Thiel et Curtis Yarvin que vous décrivez dans votre livre influencent-ils aujourd’hui le pouvoir politique américain ?
ARNAUD MIRANDA. Je commence par une prévention : c’est une erreur d’imaginer les idéologues que je décris, comme Curtis Yarvin, Peter Thiel ou Nick Land, aux manettes des États-Unis. Même si certaines décisions du gouvernement Trump sont directement inspirées de propositions néoréactionnaires, comme la privatisation de Gaza ou le Doge.
L’influence la plus claire de ces idées ne se situe pas tant dans des décisions que dans une redéfinition de la grammaire politique générale.
À mes yeux, l’influence la plus claire de ces idées ne se situe pas tant dans des décisions que dans une redéfinition de la grammaire politique générale. Les néoréactionnaires défendent l’idée d’expurger la morale de la politique. C’est l’une des thèses centrales de Curtis Yarvin. Cette vision se retrouve aujourd’hui dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, en partie rédigée par Michael Hanton, proche de ces milieux.
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