Sam Altman, patron d'OpenAI, reconnaît s'être trompé sur la vitesse à laquelle l'IA détruirait les emplois qualifiés et affirme désormais qu'il n'y aura probablement pas de " job apocalypse ", tout en admettant que les effets sociaux de la technologie...
Après avoir agité le spectre de millions d’emplois détruits par l’IA, le patron d’OpenAI assure désormais que la révolution en cours ne mènera pas à une « job apocalypse » et que les suppressions massives de postes de cols blancs n’ont pas eu lieu. Ce revirement change le récit, mais pas la réalité d’une polarisation croissante des trajectoires professionnelles.
Finalement, il n’y aura pas d'« apocalypse de l'emploi » liée à l'IA. Sam Altman n’y croit plus. Ou, en tout cas, il ne lui est plus très utile d’agiter cette menace pour nourrir le récit de toute-puissance de l’IA générative. Le patron d’OpenAI assure désormais que la montée en puissance de l’IA n’a pas supprimé autant de postes de cols blancs qu’il le craignait lui-même en 2022 quand il faisait cette prophétie.
Ce faisant, il ne change pas seulement de ton : il déplace le débat. Loin des scénarios de science-fiction, la vraie bataille se joue désormais sur la polarisation des trajectoires professionnelles, la redistribution des gains de productivité et la capacité des démocraties à inventer un contrat social de l’IA crédible.
Une révolution de l’IA sans effondrement de l’emploi… pour l’instant
Le retournement d’Altman s’inscrit dans un contexte où les données empiriques ne valident pas, pour l’instant, l’idée d’un cataclysme instantané sur le marché du travail. Les Perspectives de l’emploi de l’OCDE chiffrent à environ 27 % la part des emplois fortement exposés au risque d’automatisation par l’IA dans les pays membres : plus d’un quart de la main-d’œuvre exerce des métiers dont une proportion significative des tâches pourrait être prise en charge par des systèmes automatisés. Mais l’organisation note aussi qu’« il y a peu de signes d’une diminution de la demande de main-d’œuvre due à l’IA » à ce stade, tant l’adoption reste encore inégale et les usages en entreprise en phase de rodage.
Autrement dit, la révolution est bien là, mais elle ne prend pas la forme d’une vague immédiate de licenciements massifs. De nombreuses entreprises utilisent déjà l’IA pour automatiser des briques de travail – génération de textes, analyse de données, tri de dossiers, support client – sans pour autant annoncer de plans de suppression ciblés sur les juniors ou les fonctions supports. Ce que confirme indirectement Altman lorsqu’il reconnaît s’être trompé sur la vitesse des destructions de postes d’entrée de gamme : dans l’immédiat, l’IA recompose davantage les tâches qu’elle n’efface des métiers entiers. Le risque est moins un « big bang » brutal qu’une transformation rampante, qui laisse aux pouvoirs publics un peu de temps… à condition de ne pas le gaspiller.
La polarisation, vrai moteur de la fracture IA
Là où les travaux économiques deviennent plus inquiétants, c’est sur la nature de cette transformation. Pour l’OCDE, les emplois les plus exposés à l’IA se situent aux deux extrêmes : d’un côté, des professions très qualifiées, capables de tirer parti des nouveaux outils ; de l’autre, des métiers à tâches routinières, plus facilement automatisables. Les emplois les plus exposés sont les moins qualifiés qui disposent du moins bon accès à la formation et aux reconversions. Résultat : les premiers voient leur productivité et leurs perspectives salariales se renforcer, tandis que les seconds encaissent, en silence, la montée de la concurrence des machines.
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Dans la pratique, de nombreux secteurs convergent vers le même schéma : l’IA produit un premier niveau de travail – une synthèse, un brouillon, une proposition de réponse, un modèle de base – puis un salarié plus qualifié reprend la main pour corriger, adapter, décider. Pour les organisations, le gain est évident : moins de temps passé sur les tâches d’exécution, plus de valeur dégagée par les profils capables d’orchestrer l’IA. Pour les travailleurs, le bilan est beaucoup plus contrasté. Ceux qui maîtrisent ces outils renforcent leur position. Ceux dont le métier reposait précisément sur ces tâches « standard » voient, eux, leurs tarifs comprimés, leurs perspectives de progression bouchées, et parfois leur utilité mise en question.
Un risque politique : quand la peur de déclassement rencontre la défiance démocratique
La tension ne se lit donc pas uniquement dans les chiffres de l’emploi, mais dans les perceptions. Une enquête de l’OCDE menée dans sept pays auprès de travailleurs de la finance et de l’industrie montre que 63 % des salariés de la finance et 57 % de ceux de l’industrie craignent de perdre leur emploi à cause de l’IA dans les dix ans. Le décalage entre un discours patronal qui se veut rassurant – «pas de plans de licenciements massifs, seulement des gains de productivité» – et un ressenti de vulnérabilité très élevé nourrit un malaise social qui déborde largement le terrain du travail.
L’AI Act : un début de cadre, pas un contrat social
Face à ce risque diffus, l’Europe a choisi de s’attaquer d’abord à l’encadrement des usages. Le règlement sur l’intelligence artificielle (AI Act) crée un cadre inédit : classification des systèmes par niveaux de risques, interdiction des usages jugés «inacceptables» (notation sociale généralisée, manipulations massives, etc.), obligations renforcées pour les systèmes à « haut risque » intervenant dans l’accès à l’emploi, au crédit ou à des services essentiels. En France, un jeu d’autorités – CNIL, DGCCRF, Arcom notamment – sera chargé de faire respecter ces règles, comme le détaille une analyse récente sur les autorités compétentes pour l’AI Act.
Ce cadre était indispensable pour éviter que l’IA ne devienne un outil de surveillance ou de discrimination invisible. Mais il laisse largement en suspens la question de la redistribution des gains de productivité et de la protection des trajectoires. L’AI Act peut empêcher un algorithme de recrutement de trier les CV de manière raciste ou opaque, il ne dira pas comment financer la reconversion d’un salarié dont la moitié des tâches a été automatisée, ni comment partager les gains d’efficacité entre actionnaires et salariés. Pour l’OCDE, les politiques publiques et les choix d’entreprises comptent autant que la technologie elle-même.
Ce que devrait être un contrat social de l’IA
Si l’on prend au sérieux la phrase d’Altman – « il n’y aura pas de jobs apocalypse » –, la fenêtre pour construire un contrat social de l’IA est étroite, mais elle existe. La première brique, c’est la formation, en particulier pour les travailleurs les plus exposés. Les travaux de l’OCDE sur l’avenir du travail insistent sur la nécessité de cibler les employés peu qualifiés et ceux qui occupent des postes à tâches automatisables, qui sont aussi ceux qui ont aujourd’hui le moins accès à la formation continue. Sans droit effectif – et non simplement théorique – à monter en compétence sur l’IA, la promesse d’« emplois de demain » restera hors de portée pour ceux qui en ont le plus besoin.
La deuxième brique, c’est le partage de la valeur. Si les gains de productivité de l’IA se traduisent uniquement par des marges accrues et des coûts en baisse, la polarisation actuelle se transformera en fracture durable. Des mécanismes de participation, d’intéressement, ou des accords sectoriels liant explicitement les gains d’efficacité à des hausses de salaires, des créations de postes qualifiés ou des budgets de formation sont des leviers concrets pour éviter que l’IA ne soit perçue comme un simple outil de compression du travail vivant.
La troisième brique, enfin, concerne les filets de sécurité pour les trajectoires discontinues – indépendants, travailleurs de plateformes, juniors dont les tâches sont automatisées plus vite qu’ils ne progressent : adapter l’assurance chômage et les droits sociaux à ces profils est une condition pour que la transition soit politiquement tenable.
Au fond, la volte-face d’Altman sur la « job apocalypse » ne clôt pas le débat, elle le recentre là où il aurait toujours dû se trouver : non sur la disparition totale du travail, mais sur la façon dont l’IA redessine les hiérarchies, les revenus et la confiance dans la promesse démocratique. Que la catastrophe ne soit pas immédiate ne dispense ni les États ni les entreprises d’agir ; cela leur retire seulement une excuse de plus pour attendre.