Fin d'après midi au musée d'Orsay

 |   |  988  mots
(Crédits : DR)
De Carpeaux à l'exposition Van Gogh -Artaud, une nouvelle visite à Orsay

Entrer au musée demande une grande patience. Une fois que vous y êtes, restez- y le temps qu'il faut. Commencez par l'exposition qui en est à ses débuts, celle sur le sculpteur Carpeaux, où les visiteurs sont encore peu nombreux.
Les sculpteurs (et dans une moindre mesure les architectes) sont des « collaborateurs » du pouvoir en place par nécessité car dépendants des commandes publiques. Leur tâche ne fut pas facile au XIXème siècle où la durée moyenne des régimes politiques fut de 18 ans. Beaucoup de commandes publiques n'aboutirent pas, les successeurs arrêtant les projets en cours. C'est ainsi que le sommet de l'Arc de Triomphe est resté vierge. Peut-être est-ce une chance ?

Rendu célèbre par les commandes publiques

Carpeaux à sa manière a eu de la chance. Sa carrière courte, quinze ans, correspond au second Empire. Il fréquenta le palais des Tuileries, fit le buste de la Princesse Mathilde, celui du Prince Impérial, qui décliné sous des formes diverses servit à la propagande du régime, et tardivement celui de l'Empereur et de l'Impératrice. Les commandes publiques le rendirent célèbre : pavillon de Flore (le Louvre) la Danse (l'Opéra) la Fontaine de l'Observatoire, Ugolin, Hector implorant les dieux, Watteau (à Valenciennes dont il est originaire) Ses nus firent scandale. Une bouteille d'encre fut projetée contre une de ses danseuses de l'Opéra.

Une homme de caractère

L'artiste officiel ne doit pas faire oublier l'homme, complexe, nullement conformiste. Un homme de caractère, qui avait mauvais caractère. La marquise de la Valette, jugeant que son buste ne dissimulait pas son âge, Carpeaux le détruisit à coups de masse ; plus tard, il accepta de le refaire sans rajeunir pour autant la marquise. Un notaire, dont il faisait le buste, se coupa barbe, moustache et favoris sans son autorisation : il interrompit le travail. Ses multiples autoportraits montrent un homme maigre, tendu, grave, mystique peut-être. Son côté violent transparaît dans le choix de sujets dramatiques : naufrages, guillotine, massacres, mort de Robespierre, siège de Paris, traités sous des formes diverses, dessins, peintures, sculptures. Pressentait-il sa fin précoce et effroyablement douloureuse (cancer de la vessie) ?

Le Carpeaux auquel nous sommes sensibles aujourd'hui, n'est pas le Carpeaux des « grands machins » mais celui des portraits et des bustes, en marbre et surtout en bronze. Quelle sensibilité ! Quelle vie ! Son Charles Garnier, son Gérôme sont saisissants, regards et expressions. Ils semblent vous parler, vous sourire. On a envie de les toucher. Et il y en a bien d'autres. La gloire de Rodin a écrasé le talent de ses prédécesseurs. Entre les bustes du 18è et Rodin, il a Carpeaux et d'autres.
Courrez au fond du rez de chaussée du musée et scrutez toutes ces têtes. Vous ne le regretterez pas.

Van Gogh et Artaud, deux mythes

Vous n'avez probablement pas fait la queue pour Carpeaux mais pour Van Gogh et Artaud. Deux mythes. L'affluence est considérable, de nombreux étrangers, dont des Japonais.
L'exposition se termine dans quelques jours. Si vous ne pouvez vous y rendre, consolez- vous. La majorité des toiles de Van Gogh, vous les avez probablement vues, soit à Orsay (la nouvelle présentation au dernier étage est une réussite exceptionnelle) soit à Amsterdam. J'ai revu avec un plaisir particulier ces paysages nocturnes de Provence, éclairés comme en plein jour, dans un cosmos tournoyant et certaines de ces natures mortes (les fritillaires, une couronne impériale dans un vase de cuivre) Le champ de blé aux corbeaux, une des dernières toiles, est commentée par un Alain Cuny, solennel comme à l'habitude, lisant de l'Artaud.

"Un pinceau en ébriété"

Artaud a écrit en 1947 « le suicidé de la société », « Van Gogh est mort suicidé, parce que c'est le concert de la conscience entière qui n'a pu plus le supporter » Le parcours de l'exposition a été conçu à partir de ce texte. A cette occasion, il règle ses comptes avec les psychiatres qui ne savent pas le soigner et avec François Joachin Beer, pour qui Van Gogh souffrant d'un fort complexe d'Œdipe était atteint d'une névrose qui a dégénéré en psychose. CQFD. Les correspondances entre les commentaires et les images sonnent juste. « Terrible sensibilité » a propos de la relation avec Gauguin illustrée par les autoportraits et le fauteuil émouvant de Gauguin. « Le convulsionnaire tranquille » se soigne à l'hôpital de Saint Rémy de Provence et se repose dans les jardins. « Les paysages sabrés, les fleurs torturées, les arbres contorsionnés » se multiplient vers la fin, avec « un pinceau en ébriété » « La couleur roturière des choses » est notamment celle de la chambre paysanne d'Arles, le jaune du lit, le rouge de l'édredon.
Une salle est réservée aux arts graphiques ; le dessin à l'encre « café d'Arles » est d'une grande virtuosité.

La découverte d'un Artaud dessinateur

Entre les Van Gogh, une place est faite à Antonin Artaud. Ce sera pour beaucoup une découverte. L'Artaud dessinateur, avec un superbe autoportrait et ses corps entrechoqués, qui sont une référence aux électrochocs qu'il subit. L'Artaud, acteur de cinéma, avec vingt courts extraits de films Comme attendu, des yeux exorbités, des rictus et mimiques exagérément expressives, surtout au temps du muet. C'est un superbe Marat dans sa baignoire, un amant étranglé qui fait peur, ou un soldat de Verdun parfaitement crédible. Il a eu plusieurs rôles dans des films de guerre. Mais ce qui est moins attendu, c'est qu'il fut un acteur séduisant au très beau visage : Graziella (1925) Avant la seconde guerre mondiale, il abandonna le cinéma, un art jugé illusoire. Il préférait le théâtre-le théâtre de la cruauté- peu présent dans l'exposition.

Pierre-Yves Cossé
Juillet 2014

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :