Le long terme est-il trop long ?

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Pascal Le Merrer, professeur à l'ENS Lyon, Directeur des JECO/ DR
Pascal Le Merrer, professeur à l'ENS Lyon, Directeur des JECO/ DR (Crédits : DR)
Pour trois jours, du jeudi 14 au samedi 16 novembre, plus de 6000 personnes sont attendues aux Journées de l'économie de Lyon (Jéco) qui vont pour la sixième année faire se rencontrer le grand public et les économistes. Organisées par la Fondation pour l'Université de Lyon, avec le soutien du maire, Gérard Collomb, ces journées porteront cette année sur un thème d'actualité brûlante, mais qui vise en fait le long terme : « Reconstruire la confiance ». Pascal Le Merrer, fondateur de cet événement auquel La Tribune est associée depuis l'origine, ouvre ici le débat.

« Restaurer la priorité du long terme », c'est le titre de la synthèse du rapport du groupe de réflexion présidé par Jacques Attali « Pour une économie positive ». Serait-ce un exemple de la fièvre qui touche nos experts ?

On nous propose de réfléchir à la France de 2025, l'OCDE rêve d'une croissance inclusive, il est même proposé de créer un Haut Commissariat au long terme, il y avait aussi dans le rapport de Louis Gallois (pacte pour la compétitivité de l'industrie) une proposition : « créer un Commissariat à la Prospective, lieu d'expertise et de dialogue social ».

A priori on ne peut critiquer cette ambition de porter des projets de long terme après des années de court-termisme  symbolisées par la logique spéculative de la finance, le modèle de la valeur actionnariale dans la gestion des entreprises et  avec des Etats  focalisés sur la gestion de la crise des dettes souveraines.

Les travaux d'experts ne sont que des outils...

On sait que l'on doit relever toute une série de défis : mieux gérer les ressources naturelles, anticiper les changements environnementaux, favoriser l'essor des  nouvelles technologies, résoudre les défaillances de gouvernance à tous les niveaux du local au mondial, favoriser la création d'emplois durables, réguler  la finance…

Mais, si les travaux d'experts sur ces sujets sont nécessaires pour dessiner des scénarios, ils ne peuvent qu'être des outils pour alimenter la réflexion et le débat.

La construction européenne, de plus en plus éloignée de la population

La construction européenne  est un bon exemple de projet qui est de plus en plus éloigné des citoyens. Ce sont les politiques et les technocrates qui sont à la manœuvre comme si ce dossier était trop technique pour le commun des mortels.

Qui aujourd'hui a regardé « Le projet pour l'Europe à l'horizon 2030 » du Conseil européen ? Qui a un avis sur les réformes à engager pour renforcer la cohésion de la zone euro ?

Reconstruire la confiance des citoyens

Les réformes sont d'abord perçues comme ayant un coût, il est difficile d'expliquer que l'on introduit des mesures pour augmenter le bien-être dans la société mais que celles-ci vont commencer par le diminuer. Nous sous-estimons des questions comme celle du dialogue social, du consentement à l'impôt, de la précarité, de l'importance de l'équité ou du rôle de l'école qui devrait nous préparer à vivre.

Pour Joseph Stiglitz « un vrai programme de réforme économique doit accroître simultanément l'efficacité de l'économie, l'équité et l'égalité des chances » (Le prix de l'inégalité, Les liens qui libèrent, 2012). Ce « vrai programme » nécessite de reconstruire la confiance des citoyens. A trop négliger cette dimension, celui qui s'engage dans un programme de réformes risque d'être perçu comme une menace dont il faut se débarrasser.

De nouvelles formes d'engagement social

Le long terme sera trop long si la dimension humaine ne trouve pas toute sa place dans un programme de réforme. Il est nécessaire de construire de nouvelles formes d'engagement social qui favoriseront autant la compétitivité des entreprises que le bien-être des citoyens. Reste à inventer les outils d'un nouveau dialogue qui permette de construire une économie solidaire, dynamique et responsable. Sans ces outils, le chemin entre la gestion du court terme et la mise en place de réformes nécessaires pour préparer l'avenir sera émaillé de conflits.

Quand le gouvernement recule...

On le voit avec les exemples de l'écotaxe et de la taxe sur l'excédent brut d'exploitation, lorsque les résistances sont trop fortes, le gouvernement recule sur les projets de réformes fiscales.

Du côté du projet de loi sur le logement « Duflot », c'est l'efficacité de la réforme qui est mise en cause avec la note critique du Conseil d'Analyse Économique. Si on prend le Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), c'est sa complexité qui est dénoncée.

La modernisation de l'État s'enlise dans des systèmes très lourds

Avant même d'être lancée la réforme de la fonction publique inquiète, il faut dire que la modernisation de l'Etat est un bon exemple de réforme qui s'est enlisée dans des systèmes très lourds comme la LOLF en 2001, la RGPP en 2007.

Et que dire sur les réformes des retraites qui soulèvent immédiatement de fortes oppositions ou les tentatives de réformes dans le secteur de la santé qui se heurtent aussi à de nombreuses résistances. Enfin si on s'intéresse à l'éducation, on voit comment on peut se focaliser sur les rythmes scolaires, alors que le problème est d'une toute autre ampleur.

On ne peut plus attendre, il faut ouvrir une réflexion largement partagée avec les citoyens sur pourquoi, comment et avec quelles priorités réformer.  Le sujet est d'actualité au moment où la Commission européenne dans ses perspectives économiques, presse la France d'accélérer ses réformes structurelles.

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Pascal Le Merrer est professeur à l'ENS Lyon, Directeur des JECO

En savoir plus latribune.fr/blogs/journees-de-l-economie-a-lyon/accueil.html

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