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OpinionsLa Tribune des expats

San Francisco : crise d’identité ou crise immobilière qui tourne mal ?

Photo de Dominique Piotet

Dominique Piotet, à San Francisco

Publié le 12 mai 2014 à 12:39 - Mis à jour le 13 mai 2014 à 09:16

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le berceau de la tech américaine est secoué par une profonde crise de l'immobilier : la demande explose, les prix aussi, et les habitants historiques se rebiffent...

San Francisco se pose des questions et traverse une crise d'identité peut-être plus profonde qu'il n'y paraît. La ville connait des manifestations de plus en plus violentes contre les salariés de la « Tech » et les entreprises qui les emploient, dénoncées comme étant devenu le mal absolu. Pèle mêle s'exprime une colère contre les prix exorbitants des logements à San Francisco, dont la cause supposée est le salaire hors norme des salariés de la Tech, le nombre de nouveaux millionnaires, et le côté présenté comme « démoniaque » des Google et Facebook, perçus comme les nouveaux Big Brother.

La contreculture, au cœur historique du développement de la Silicon Valley

Pourtant, depuis les années 70, contreculture et développement de l'informatique personnelle puis de l'internet ont fonctionné en très forte harmonie dans la région de San Francisco. Le journaliste John Markoff, vétéran de la Valley et du New York Times a d'ailleurs clairement démontré l'influence de la culture hippie sur le développement de la Silicon Valley dans son livre « What the Dormouse Said: How the Sixties Counterculture Shaped the Personal Computer Industry ».

Des personnages comme Steve Jobs en sont de bonnes illustrations.  Et Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, avec ses sweat shirt à capuche et ses tong, prône la culture des hackers, ces casseurs de code sur lesquels une bonne partie de la culture informatique de la région s'est bâtie. Au point que la place centrale du campus de Facebook s'appelle la Hacker Place et que l'entreprise a fait détruire tous les murs intérieurs pour que ses employés se sentent plus libre de construire. Et toute cette population créative quitte tous les ans à la fin août ses bureaux pour l'immense festival de contreculture Burning Man !

Mais voilà, cette belle harmonie, qui fait que geek et hippie se sont si bien entendus à San Francisco,  semble toucher à sa fin, avec l'apparition du mouvement anarchiste et activiste « The Counterforce ».

L'opposition des forces

D'un côté, le succès de plus en plus visible et flamboyant du monde de la Tech. La ville voit les nouveaux millionnaires affluer, notamment à la suite des récentes introductions en bourse de LinkedIn, Facebook et  Twitter. Les prix de l'immobilier s'envolent ! Il faut compter plus de 2500 dollars par mois pour un studio, une chambre en collocation se trouve maintenant aux environs de 1500 dollars et il est impossible d'acheter à moins d'un million de dollars. San Francisco vient officiellement de devenir la ville la plus chère des Etats-Unis.

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Du côté des grandes entreprises de la Tech, Twitter a même obtenu un accord de la ville pour réduire les taxes salariales pour conserver son siège social en ville. Et toutes les grandes entreprises de la Silicon Valley, de Redwood City à San José (Google, Facebook, Apple, eBay, Yahoo!, LinkedIn) ont dû ouvrir des bureaux à San Francisco et monter de coûteux systèmes de transports privés par bus pour relier leurs différents campus à San Francisco. Dans la guerre sans merci des talents qu'elles se mènent, faciliter la vie des jeunes geek surpayés qui veulent tous vivre en ville est un des facteurs différentiant. Ce sont ces mêmes bus qui ont fait l'objet des attaques symboliques et médiatisées des anarchistes.

De l'autre, les habitants anciens de la ville qui voient les prix exploser : pas seulement de l'immobilier ! Tout est brusquement devenu plus cher à San Francisco: la nourriture, le transport…Les évictions ont explosés et les habitants anciens de la ville se voient contraint de déménager.

Par ailleurs, les tenants de la contreculture, autrefois bien souvent geek, sont des plus en plus marqués par le mouvement de protestation anticapitaliste, dont le symbole est de plus en plus incarné par le succès flamboyant des sociétés de la Silicon Valley et la méfiance grandissante envers la connaissance que ces sociétés ont de leurs utilisateurs. Edward Snowden est passé par là et une suspicion forte s'est installée contre Facebook et Google ! Entre le mouvement des Anonymous, le mouvement des Occupy, qui a été très fort à Oakland, et The Couterforce, la protestation s'organise et semble se radicaliser.

Une crise immobilière profonde et prévisible

Ce qui frappe, c'est la rapidité avec laquelle tout ceci est arrivé. Complètement corrélé avec le retournement de la Tech. L'introduction en Bourse réussie de LinkedIn en 2010 a sonné le go du mouvement. Suivie de celles de Facebook et de Twitter, produisant autant de nouveaux millionnaires, souvent très jeunes, qui n'ont aucune envie de vivre ailleurs qu'à San Francisco.

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Pourtant, cette crise est surtout le résultat d'une crise immobilière ancienne, profonde, et prévisible (voir notamment l'excellent article de Tech Crunch sur le sujet). S'il est devenu si difficile de vivre à San Francisco, ce n'est pas à cause des employés fortunés de la technologie, mais bien plutôt à cause de la pénurie de logements. En 2013, il s'est crée 30.000 emplois dans la ville et seulement 120 nouveaux logements ont été livrés. Le phénomène existe depuis plus de 40 ans et la pénurie, plus que prévisible, a provoqué une énorme tension sur les prix alors que l'argent est à nouveau disponible en grande quantité. La seule issue possible : construire beaucoup plus, et rapidement. Tout le monde y a intérêt, mais la ville semble s'être engluée dans une technocratie qui l'a paralyse. San Francisco a oublié l'aménagement du territoire, aveuglé par le développement technologique.

Les choses ont décidément bien changé dans la ville du Flower Power et des Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin. Pas nécessairement pour le meilleur.

Dominique Piotet, à San Francisco

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