Le marché de l’influence prospère

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Philip Morris en tête des lobbyistes selon LobbyFacts.eu
Philip Morris en tête des lobbyistes selon LobbyFacts.eu (Crédits : DR)
Rentrée parlementaire oblige, le lobbying des anti-lobbies reprend du service. Le mois dernier, l'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) - une organisation eurocritique de droit néerlandais, mais établie à Bruxelles - a repris son bâton de pèlerin pour dénoncer l'influence, selon elle excessive, des entreprises dans la politique de l'Union européenne (UE). Il est vrai que l'industrie de l'influence ne connaît pas la crise.

Il y a encore trois ans, les groupes les plus actifs à Bruxelles, comme IBM ou Intel, déclaraient dépenser entre 1 et 1,5 million d'euros par an pour influencer la législation ou la politique européenne. Depuis, ce plafond a été multiplié par 4 ou 5.

Le palmarès de ceux qui dépensent le plus publié sur le site LobbyFacts.eu place en tête Philip Morris, qui entretient une équipe d'une dizaine de lobbyistes pour plus de 5 millions d'euros par an. Le géant du tabac est le premier, mais pas l'exception. Exxon, Microsoft, Shell, Siemens ont également passé la barre des 4 millions. Le premier des groupes français, GDF Suez, flirte avec les 4 millions d'euros. Intéressant : le groupe chinois Huawei Technologies, qui passait sous le radar il y a encore quelques années, est classé huitième avec 3 millions de dépenses annuelles.

Évidemment, l'effort financier consenti reste en deçà de ce qui se pratique dans la capitale mondiale du lobbying : Washington DC. Mais il n'est plus tout à fait sans proportion. Par exemple, Google, qui figure parmi les plus actifs sur Capitol Hill où ses dépenses sont estimées à 9,6 millions de dollars (7,5 millions d'euros), entretient tout de même un bureau de huit personnes à Bruxelles pour 1,25 à 1,5 million. Intel déclare 1,75 à 2 millions d'euros à Bruxelles, 3,1 millions à Washington DC, Microsoft 4,5 à 4,75 millions d'euros à Bruxelles et 8 dans la capitale américaine. Et Siemens dépense pratiquement autant des deux côtés de l'Atlantique (3,9 millions d'euros à DC contre 4,3 millions dans la capitale européenne).

CEO s'étonne que les grandes entreprises américaines soient celles qui dépensent le plus. En réalité, il en a toujours été ainsi. La pratique du lobbying a été importée en Europe pour elles, il y a trente ans, par une poignée de professionnels souvent britanniques. Leurs clients s'étaient rangés derrière le projet de grand marché européen défendu par Jacques Delors... alors que les groupes européens pouvaient être tentés de défendre leur pré carré national.

Question d'intérêt, donc, mais aussi de culture politique

Non seulement le lobbying fait partie de la culture des multinationales américaines, mais, surtout, celles-ci peuvent moins se reposer sur les relais nationaux que leurs homologues européennes.

Par exemple, Airbus dépense 5 fois plus aux États-Unis qu'en Europe, ce qui ne l'empêche pas de figurer parmi les principaux bénéficiaires des aides à la recherche européenne (pour pas loin de 300 millions d'euros). Reste que convaincre un état-major de mettre quelques centaines de milliers d'euros sur la table pour avoir un oeil dans les couloirs du Parlement et décrocher quelques rendez-vous à la Commission relève de la gageure.

Discutez avec n'importe quel consultant en affaires publiques de la place et vous comprendrez vite que le plus difficile dans ce métier n'est pas de caler un rendez-vous avec le rapporteur d'une directive, ni même d'arriver à le convaincre de déposer tel ou tel amendement... mais de trouver des clients. Comme tous les consultants, les lobbyistes doivent avant tout déployer des talents de commerciaux. L'influence reste un bien pour le moins immatériel dont le retour sur investissement s'avère difficile à mesurer.

« Si vous êtes capable de convaincre le client, vous n'aurez pas de mal à convaincre le député », résumait récemment un de ces consultants.

Pourtant le jeu peut en valoir la chandelle. Pour une grande banque dont le bilan se chiffre en milliers de milliards d'euros, le gain dégagé par une variation ne serait-ce que d'un demi-point du ratio en capital peut faire gagner quelques milliards de capitaux obligatoires.

« Le lobbying peut être très rentable... à condition qu'il soit bien fait », résume ce professionnel.

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