"Le leadership homme/femme se fait en alternance chez nous"

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Copyright Reuters (Crédits : John Burridge)
Entretien avec Alethea Ann Aggiuq Arnaquq-Baril, cofondatrice de Unikkaat Studios Inc., société de production de films

Dans la cuisine de sa petite maison d'Iqaluit, la capitale du Nunavut, le territoire canadien des Inuit, Alethea coupe du poisson cru, congelé, avec un ulu, le couteau traditionnel des femmes de la région. « Je n'ai pas eu le temps de déjeuner », dit-elle, en s'excusant presque. Sur ses mains comme sur son front, des tatouages en « V ». « Selon les croyances ancestrales, les femmes, parce qu'elles ont la capacité de donner la vie, peuvent aussi effrayer les animaux », explique-t-elle. Les tatouages ont donc un rôle « purificateur ». Rares sont les femmes du territoire qui les arborent encore, cependant. Mais pour Alethea, ils font partie de son retour aux sources. Un parcours qu'elle évoque dans ses films.

« J'ai passé des années loin des miens, pour faire mes études. Car, ici, si l'on veut étudier, il faut rejoindre une autre culture. » Celle du Sud, des Canadiens de souche européenne, pour la plupart. Une culture qui fait encore la part belle aux hommes « alors que, dans nos traditions, le leadership s'exerce en alternance, parfois ce sont les femmes, parfois les hommes, mais tout est fluide, en fonction de l'activité », ajoute la jeune cinéaste en avalant un morceau de poisson. Les hommes allaient à la chasse, tandis que les femmes préparaient les peaux pour faire des vêtements. Puis, les incursions canadiennes chez les Inuits ont eu pour résultat de privilégier les hommes : on en choisissait certains pour devenir leaders de la communauté, fonctionnaires, ou représentants auprès du gouvernement d'Ottawa.

Reste que, malgré l'occidentalisation, « les hommes préfèrent encore être sur la banquise et les femmes ont mieux réussi à s'adapter à une économie fondée sur un système de salaires et à la vie de bureau », poursuit-elle. Maire, députée, ministre ou businesswomen... elles sont désormais aux commandes dans le territoire. Quant à la chasse, elle est de moins en moins rentable. À l'image des États-Unis dans les années 1970, l'Europe interdit aujourd'hui les importations issues de la chasse commerciale, ce qui exempte en théorie les produits inuits artisanaux, mais a eu pour effet de tuer l'ensemble du marché - et de désespérer les populations locales. « Les phoques ne sont pas une espèce en danger, rappelle Alethea, et je ne vois pas pourquoi il serait normal de manger du poisson et non du phoque. » Son prochain film défendra justement la chasse traditionnelle. Et elle a bien l'intention de le projeter en Europe. Son but ? Conscientiser les pays de l'Union - pour venir en aide aux hommes du Nunavut...

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