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Économie - La Tribune Région Sud

Samir Abdelkrim : "Il faut miser sur la jeunesse africaine et ne pas en avoir peur"

Photo de Les correspondants de La Tribune

Propos recueillis par Maëva Gardet-Pizzo

Publié le 27 novembre 2018 à 18:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:15

Samir Abdelkrim

Samir Abdelkrim

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Le Quotidien Numérique

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Fondateur de StartupBRICS, il est l'auteur de "Startup Lions", un livre qui vient d'être réédité et dans lequel il explore l'écosystème des startups africaines. Il est également à l'origine de l'événement Emerging Valley, un sommet organisé à Marseille autour de l'innovation des pays émergents.

LA TRIBUNE - Dans votre livre, vous racontez trois années d'immersion auprès des startups africaines. Comment est né ce projet ?

SAMIR ABDELKRIM - Je voulais comprendre comment se crée l'innovation africaine, mettre en lumière ces startups et inspirer les entreprises européennes. J'avais prévu de rester trois mois dans quatre pays, je suis finalement resté trois ans, dans 25 pays. Là-bas, j'ai découvert à quel point l'innovation est rapide et organique. J'avais envie de restituer cela sur du temps long. La Silicon Valley a son histoire. Il y a des livres sur la French Tech. Alors pourquoi pas sur l'African Tech ?

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé lorsque vous êtes arrivé en Afrique ?

Ce qui m'a frappé, c'est de voir à quel point les contraintes sont génératrices d'innovation, malgré le manque d'infrastructures, la corruption, le népotisme... C'est, par exemple, le cas au Nigeria, un pays surpeuplé aux multiples problèmes sociaux : difficultés d'accès à l'eau, à l'électricité, à l'éducation, aux soins. Et pourtant, les startups ont un vrai impact inclusif dans la vie de tous les jours. Ainsi, le premier cluster du pays est né à Yaba, un quartier historique de Lagos, un des plus populaires du pays. Les startuppeurs l'ont choisi pour résoudre les problèmes qui s'y trouvent. En Afrique, on innove là où on vit. C'est l'innovation par le peuple, pour le peuple.

Vous avez démarré votre périple en 2013. Comment avez-vous vu évoluer l'écosystème des startups africaines depuis ?

Au départ, il n'y avait pas grand-chose. L'État n'aidait pas les startups comme cela peut être le cas en Europe ou aux ÉtatsUnis. Ce sont les entreprises elles-mêmes qui ont créé leur écosystème, leurs incubateurs, leurs accélérateurs. En 2010, il y avait moins de dix tech hubs sur tout le Continent. Aujourd'hui, on en compte 442. Ce nombre a doublé chaque année. Aujourd'hui, tous les pays africains en ont. Un second indicateur mérite d'être regardé, c'est celui de l'accès au financement. Moins de 45 millions d'euros ont été levés en 2013. Aujourd'hui, c'est plus d'un demi-milliard d'euros, soit quatorze fois plus.

Et l'implication des États a-t-elle évolué avec ces écosystèmes ?

Oui. Le Rwanda, par exemple, a compris qu'il a raté la locomotive de la révolution industrielle mais qu'il a un train d'avance à prendre pour compléter le manque d'infrastructures. Plusieurs pays comme le Sénégal, le Rwanda ou le Kenya ont décidé d'accompagner les entreprises du numérique car elles permettent de créer et de formaliser des emplois, alors que l'emploi informel représente 50% du PIB au Sénégal.

De nombreux acteurs s'intéressent à l'émergence des startups en Afrique. C'est le cas des Gafa. Ne risquent-ils pas de mettre à mal cet écosystème encore en construction ?

C'est ma première crainte. J'étais à Nairobi quand Mark Zuckerberg est venu rendre visite à iHub, l'un des premiers incubateurs kenyans. Il venait pour annoncer le lancement d'un satellite qui apporterait Internet gratuitement. C'était très tentant. Sauf que cet Internet gratuit aurait été totalement contrôlé par Facebook, c'est-à-dire qu'on n'aurait pu aller que sur des sites approuvés au préalable par Facebook. Un Internet de seconde zone, non libre, cadenassé. En fait, l'objectif des Gafa est de couvrir les zones blanches, qui représentent des millions d'utilisateurs, tandis que les marchés du Nord sont saturés. La prochaine étape pour eux, c'est l'Afrique, qui comptera 2,2 milliards d'habitants dans trente ans. Il y a un risque de colonisation digitale parce que les Gafa vont apporter des infrastructures dont ils ont le contrôle avant même que les Africains puissent créer les leurs.

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Que peut-on faire face à cela ?

Je préconise une alliance numérique africaine, qui lève des centaines de milliards de dollars de fonds pour investir dans des satellites, des centres de données. Il y a des initiatives en ce sens. Digital Africa, portée par l'Agence française pour le développement, en est une. Son objectif est de permettre aux écosystèmes de s'émanciper et de jouer d'égal à égal avec la Silicon Valley. Il faut aussi connecter ces écosystèmes à ceux de l'Europe et de l'international. C'est ce que j'essaie de faire avec Emerging Valley.

Emerging Valley est un sommet autour de l'innovation africaine et des pays émergents, dont vous organisez la seconde édition les 20 et 21 novembre à Aix-en-Provence et Marseille. Pourquoi l'avez-vous fondé ?

D'abord, il s'agit d'aider les startups et les innovations africaines qui sont en mesure de régler des problèmes fondamentaux, qui ont un potentiel de passage à l'échelle fort, mais qui risquent de mourir faute de financement et d'accompagnement suffisants. 70 startups seront présentes à Marseille. L'idée est de les aider à trouver des partenaires, internationaux notamment. La seconde raison est que je suis marseillais et que j'ai toujours voulu donner quelque chose à ma ville. C'est pour cela qu'en revenant d'Afrique j'ai voulu rapporter ce que j'ai vu sur mon territoire. L'objectif est de faire d'Aix-Marseille un hub de l'innovation émergente entre l'Europe et l'Afrique. Un lieu où les innovations du Nord et du Sud se rencontrent.

Finalement, quelles leçons l'Europe peut-elle tirer de l'Afrique et de ses "startups lions" ?

Il y en a trois. La première, c'est que l'Afrique nous permet de redécouvrir l'Internet à visage humain. On est un peu trop pollué par le storytelling des Gafa, des levées de fonds à un milliard dépourvues de véritable sens. La seconde, c'est que le numérique africain nous fait gagner du temps. Le Sahel est aux premières loges du réchauffement climatique. Et aujourd'hui, des startups africaines sont en train de développer des solutions qui optimisent les ressources hydrauliques dans les zones arides et permettent à des paysans pauvres de cultiver des surfaces très asséchées en multipliant par dix leurs rendements. Ils sont en train de trouver les solutions dont on aura besoin dans vingt ans. Enfin, nos destins sont liés. L'Afrique comptera 2 milliards d'habitants d'ici à trente ans. Il serait illusoire de penser qu'en construisant des murs au milieu de la Méditerranée, on résoudra les problèmes. Mieux vaut investir pour faire émerger les Mark Zuckerberg africains et inspirer les jeunes talents du Continent. Il faut miser sur la jeunesse africaine et ne pas en avoir peur.

___

À lire également

  • Financement des startups africaines : où en est-on ?
  • 3 questions à Rémy Rioux, directeur général de l'Agence française de développement

Revenir sur le premier volet du dossier Emerging Valley : "Financement des startups africaines : où en est-on ?"

Propos recueillis par Maëva Gardet-Pizzo

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