Le Covid-19 va-t-il faire payer à Toulouse sa dépendance à la filière aéronautique ? Enquête.

Pierrick Merlet

L'économie toulousaine, dépendante de l'industrie aéronautique, se relèvera-t-elle de la crise sanitaire liée au Covid-19 ?
Rémi Benoit

Pierrick Merlet

L'économie toulousaine, dépendante de l'industrie aéronautique, se relèvera-t-elle de la crise sanitaire liée au Covid-19 ?
Rémi Benoit
... ute du trafic aérien mondial. Enquête.
"Le jour où il y aura un problème dans l'aéronautique, même si je ne le souhaite pas, cela fragilisera toute l'économie régionale. Alors il est important de favoriser d'autres filières dans nos politiques afin d'avoir de nouveaux relais de croissance". Ces mots ont été prononcés par le président de la Chambre de commerce et d'industrie d'Occitanie, Alain Di Crescenzo, le 13 janvier dernier, lors d'une conférence organisée par La Tribune, à Toulouse. Malheureusement, trois mois plus tard, ils prennent aujourd'hui tout leur sens.
Face à la crise de Covid-19, l'avionneur européen Airbus a annoncé dans la soirée du mercredi 8 avril une réduction de ses cadences de production. Ainsi, dans les toutes prochaines semaines, elles seront les suivantes : 40 A320 par mois, six A350 par mois et deux A330 par mois. Pour ce qui est des dix derniers A380 en production, le processus n'est pas arrêté. Alors que ces dernières années, la supply chain toulousaine a été fortement sollicitée pour augmenter ses cadences face au carnet richement rempli du donneur d'ordres, cette décision d'Airbus correspond à un ralentissement de sa production de 33% environ. Des nouvelles cadences qui seront révisées tous les mois, assurait-on du côté de l'avionneur dans la soirée.
Pour le moment, contrairement à l'Aéroport Toulouse-Blagnac par exemple, Airbus n'a pas encore sollicité le dispositif de chômage partiel de l'État, pour soulager sa trésorerie. Néanmoins, l'avionneur "travaille avec ses partenaires sociaux pour définir les mesures sociales les plus appropriées afin de s'adapter à cette nouvelle évolution de la situation", a-t-il précisé dans un communiqué. Parallèlement, Airbus a gelé des investissements non essentiels et déclenché un plan de sauvegarde de sa trésorerie, malgré le renflouement des caisses opéré au début de la crise sanitaire.
Un véritable coup dur pour toute une filière, principalement implantée sur l'agglomération toulousaine. D'après une récente enquête de l'Insee, l'industrie aéronautique dénombre plus de 160 000 emplois dans le Sud-Ouest, dont la majorité se concentre en Haute-Garonne. Pour preuve, le territoire de Toulouse Métropole abrite 70 000 emplois de la filière, en raison de la présence d'importants acteurs comme ATR, Airbus, Thales, Safran, Liebherr, etc.
Face à cet incident économique -que tout le monde craignait à Toulouse-, les politiques locaux ont engagé depuis quelques années désormais plusieurs initiatives pour faire émerger de nouvelles filières dans l'espoir de mettre fin à cette monoculture économique. Certains fruits de ce travail montrent le bout de leur nez, à l'image de la filière émergente sur les véhicules autonomes, du projet Aniti sur l'intelligence artificielle, ou encore de l'Oncopole et du tissu autour de la recherche et de la santé qu'il embarque avec lui.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Une fois ce constat fait, dans quel état va se retrouver le tissu économique local fort dépendant donc des cadences de production d'Airbus ? Les ETI et grands groupes, acteurs majeurs de la filière ou ceux appelés dans le milieu sous-traitants aéronautiques de rangs 1 et 2, devraient s'en sortir, mais non sans casse.
Désormais, le regard des professionnels du secteur se tournent davantage vers les petites et moyennes entreprises de la filière aéronautique, qui sont majoritaires dans le secteur et qui concentrent les inquiétudes. D'après une enquête du pôle de compétitivité de l'aéronautique et du spatial, l'Aerospace Valley, à laquelle ont participé 500 PME, la situation est plus que préoccupante.
Autre preuve que la situation économique se dégrade, certains acteurs de la filière aéronautique ne sont plus en capacité de régler leurs charges sociales notamment.
Alors pour tenter de maintenir à flot le vaisseau amiral de la région toulousaine, Aerospace Valley compte pleinement se mobiliser. Tout d'abord, le pôle de compétitivité vient de lancer une sorte de plateforme, voire une market place, pour que ses 850 membres puissent s'échanger et se prêter leurs salariés, leurs compétences, leurs bonnes pratiques et leurs matériels. L'idée étant de venir en aide aux sociétés très sollicitées en ces temps de crise avec les moyens d'entreprises qui tournent au ralenti. L'Aerospace Valley réfléchit d'ailleurs à ouvrir sa plateforme à d'autres pôles qui opèrent dans la santé ou encore l'agriculture/agroalimentaire.
Si cette initiative est principalement pour soutenir la filière à court terme, le pôle pense également à l'après crise à moyen-terme. Ainsi, l'organisme dirigé par Yann Barbaux compte encourager ses adhérents sur trois axes pour relancer la machine : l'innovation pour aller vers un transport aérien décarbonné, la consolidation et enfin, la diversification. Pour le second axe cité, "80 % des entreprises de la filière ont moins de 50 salariés. Il n'y a aucun doute sur le fait que cette crise va devenir un accélérateur de la consolidation déjà enclenchée dans la filière", analyse Patrick Désiré.
Pour ce qui est de la diversification des activités, cette crise sanitaire, et économique par ricochet, va encourager (voire obliger) les entreprises à s'ouvrir à de nouveaux marchés. "75% des entreprises membres du pôle font la totalité de leur chiffre d'affaires grâce à l'aéronautique. Mais pour les autres, nous remarquons qu'elles traversent moins difficilement cette crise, et certaines ont même une surcharge d'activité", raconte le numéro 2 de l'Aerospace Valley. Une démonstration que cet enjeu devient désormais vital et certains n'ont pas attendu la crise pour enclencher le processus.
Si la situation est alarmante à tout point de vue, la filière ne va pas perdre tout son poids économique en quelques mois et encore moins disparaître. Seulement, la durée dans le temps de la crise décidera de son ampleur et tout dépendra donc de la reprise du trafic passager.
À lire également
Au-delà des acteurs industriels et de services de la filière, surtout cette reprise d'activité dépendra aussi en grande partie des compagnies aériennes, en grande difficulté comme les constructeurs et leurs sous-traitants. Si elles ont transporté plus de 4 milliards de passagers en 2019, Airbus s'attend à ne recevoir aucune commande de leur part pour le reste de l'année 2020.
Pierrick Merlet