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ÉCONOMIE - La Tribune Toulouse

Le Covid-19 va-t-il faire payer à Toulouse sa dépendance à la filière aéronautique ? Enquête.

Photo de Pierrick Merlet

Pierrick Merlet

Publié le 09 avril 2020 à 16:45 - Mis à jour le 09 juin 2020 à 09:50

L'économie toulousaine, dépendante de l'industrie aéronautique, se relèvera-t-elle de la crise sanitaire liée au Covid-19 ?

L'économie toulousaine, dépendante de l'industrie aéronautique, se relèvera-t-elle de la crise sanitaire liée au Covid-19 ?

Rémi Benoit

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Toulouse est réputée pour être la capitale mondiale de l'aéronautique. La Ville rose accueille des acteurs clés de la filière et des dizaines de milliers d'emplois totalement consacrés à ce secteur. Néanmoins, l'industrie aéronautique est l'une des plus touchées par la crise de Covid-19, au point de pousser Airbus à réduire d'un tiers ses cadences de production. Conséquence directe, l'économie toulousaine, qui fait l'objet d'une monoculture économique, se retrouve menacée par cette crise. L'inquiétude règne désormais au sein de la filière et certains acteurs pourraient disparaître face à la...

... ute du trafic aérien mondial. Enquête.

"Le jour où il y aura un problème dans l'aéronautique, même si je ne le souhaite pas, cela fragilisera toute l'économie régionale. Alors il est important de favoriser d'autres filières dans nos politiques afin d'avoir de nouveaux relais de croissance". Ces mots ont été prononcés par le président de la Chambre de commerce et d'industrie d'Occitanie, Alain Di Crescenzo, le 13 janvier dernier, lors d'une conférence organisée par La Tribune, à Toulouse. Malheureusement, trois mois plus tard, ils prennent aujourd'hui tout leur sens.

Face à la crise de Covid-19, l'avionneur européen Airbus a annoncé dans la soirée du mercredi 8 avril une réduction de ses cadences de production. Ainsi, dans les toutes prochaines semaines, elles seront les suivantes : 40 A320 par mois, six A350 par mois et deux A330 par mois. Pour ce qui est des dix derniers A380 en production, le processus n'est pas arrêté. Alors que ces dernières années, la supply chain toulousaine a été fortement sollicitée pour augmenter ses cadences face au carnet richement rempli du donneur d'ordres, cette décision d'Airbus correspond à un ralentissement de sa production de 33% environ. Des nouvelles cadences qui seront révisées tous les mois, assurait-on du côté de l'avionneur dans la soirée.

"Nous pensons que c'est la bonne décision à prendre pendant cette crise (...) L'industrie du transport aérien est l'une des plus impactées par la crise sanitaire. Nous devons être réalistes et proactifs pour s'adapter à la nouvelle réalité de nos clients", a justifié le patron d'Airbus, Guillaume Faury, lors d'un point presse téléphonique organisé le soir même.

Pour le moment, contrairement à l'Aéroport Toulouse-Blagnac par exemple, Airbus n'a pas encore sollicité le dispositif de chômage partiel de l'État, pour soulager sa trésorerie. Néanmoins, l'avionneur "travaille avec ses partenaires sociaux pour définir les mesures sociales les plus appropriées afin de s'adapter à cette nouvelle évolution de la situation", a-t-il précisé dans un communiqué. Parallèlement, Airbus a gelé des investissements non essentiels et déclenché un plan de sauvegarde de sa trésorerie, malgré le renflouement des caisses opéré au début de la crise sanitaire.

"Quand Airbus tousse, l'économie toulousaine est impactée"

Un véritable coup dur pour toute une filière, principalement implantée sur l'agglomération toulousaine. D'après une récente enquête de l'Insee, l'industrie aéronautique dénombre plus de 160 000 emplois dans le Sud-Ouest, dont la majorité se concentre en Haute-Garonne. Pour preuve, le territoire de Toulouse Métropole abrite 70 000 emplois de la filière, en raison de la présence d'importants acteurs comme ATR, Airbus, Thales, Safran, Liebherr, etc.

"Il n'y a pas de mystère. Quand Airbus tousse, cela a des impacts non négligeables sur l'économie de la métropole toulousaine... Tout le monde sait que nous sommes dépendants de l'industrie aéronautique. Par exemple, il n'est pas impossible que cette crise ait un impact, à terme, sur Tisséo et son projet de troisième ligne de métro (le syndicat de transports en commun toulousain est financé à plus de 60% par le versement transport payé les entreprises, ndlr) ", lâche un porte-voix important de la filière aéronautique qui souhaite garder l'anonymat.

Face à cet incident économique -que tout le monde craignait à Toulouse-, les politiques locaux ont engagé depuis quelques années désormais plusieurs initiatives pour faire émerger de nouvelles filières dans l'espoir de mettre fin à cette monoculture économique. Certains fruits de ce travail montrent le bout de leur nez, à l'image de la filière émergente sur les véhicules autonomes, du projet Aniti sur l'intelligence artificielle, ou encore de l'Oncopole et du tissu autour de la recherche et de la santé qu'il embarque avec lui.

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"Il est certain qu'un jour la filière aéronautique perdra de son importance, en nombre d'emplois, à Toulouse. Mais il faudra des années voire des décennies pour que ces filières émergentes prennent le relais et puissent créer des emplois en masse", estime un dirigeant d'un sous-traitant aéronautique de premier ordre.

Les inquiétudes se portent vers les petites et moyennes entreprises

Une fois ce constat fait, dans quel état va se retrouver le tissu économique local fort dépendant donc des cadences de production d'Airbus ? Les ETI et grands groupes, acteurs majeurs de la filière ou ceux appelés dans le milieu sous-traitants aéronautiques de rangs 1 et 2, devraient s'en sortir, mais non sans casse.

"Nous travaillons avec tous les avionneurs du monde, mais Airbus reste notre premier client. Par conséquent, les cadences d'Airbus sont structurantes pour notre activité. Avec les annonces d'hier soir (le 8 avril, ndlr), on se prépare à une baisse importante de notre chiffre d'affaires en 2020, qui pourrait continuer en 2021 voire 2022. Désormais, il est clair que nous allons réduire nos coûts, nos investissements et revoir tous nos projets. Nos ateliers tourneront au ralenti et donc il faudra avoir recourt au chômage partiel", prévient ce même patron d'entreprise, qui emploie des centaines de salariés sur l'agglomération toulousaine."Il va falloir faire le dos rond et tenir jusqu'à une reprise totale du trafic aérien, que j'estime pour ma part à fin 2021 voire 2022. Airbus va tout entreprendre pour maintenir la supply chain et ne pas laisser mourir des sous-traitants vitaux afin de préparer la reprise. Néanmoins, il pourrait y avoir de la casse en bout de chaîne, dans les petites et moyennes entreprises, je le crains. Mais l'aéronautique en a connu d'autres et elle saura se relever de cette récession",analyse quant à lui Bernard Keller, vice-président de Toulouse Métropole en charge de l'Aéronautique.

Désormais, le regard des professionnels du secteur se tournent davantage vers les petites et moyennes entreprises de la filière aéronautique, qui sont majoritaires dans le secteur et qui concentrent les inquiétudes. D'après une enquête du pôle de compétitivité de l'aéronautique et du spatial, l'Aerospace Valley, à laquelle ont participé 500 PME, la situation est plus que préoccupante.

"Plus de 20 % d'entre elles ont actuellement des problèmes de trésorerie et vont faire appel aux dispositifs d'aides instaurés par l'État et les Conseils régionaux. Un nombre non négligeable d'entreprises sont inquiètes pour leur situation financière à trois mois. Parallèlement à cela, une moitié de ces sociétés a des problèmes d'approvisionnement et une autre moitié a son activité commerciale totalement à l'arrêt", fait savoir Patrick Désiré, le directeur général de l'Aerospace Valley.

Autre preuve que la situation économique se dégrade, certains acteurs de la filière aéronautique ne sont plus en capacité de régler leurs charges sociales notamment.

"En Occitanie, le taux d'encaissement des charges sociales malgré la proposition de report en ces temps de crise est de 60 à 65%, hors grands groupes. Des entreprises de taille non négligeable commencent à ne plus régler leurs charges et si le confinement dure cela ne s'arrangera pas. Mais le plus inquiétant pour nous est que nous voyons arriver des acteurs de la filière aéronautique dans cette catégorie, mais aussi du transport. C'est une alerte sérieuse", met en garde Jean Dokhelar, le directeur régional URSSAF en ex Midi-Pyrénées.

Alors pour tenter de maintenir à flot le vaisseau amiral de la région toulousaine, Aerospace Valley compte pleinement se mobiliser. Tout d'abord, le pôle de compétitivité vient de lancer une sorte de plateforme, voire une market place, pour que ses 850 membres puissent s'échanger et se prêter leurs salariés, leurs compétences, leurs bonnes pratiques et leurs matériels. L'idée étant de venir en aide aux sociétés très sollicitées en ces temps de crise avec les moyens d'entreprises qui tournent au ralenti. L'Aerospace Valley réfléchit d'ailleurs à ouvrir sa plateforme à d'autres pôles qui opèrent dans la santé ou encore l'agriculture/agroalimentaire.

La diversification devient un impératif

Si cette initiative est principalement pour soutenir la filière à court terme, le pôle pense également à l'après crise à moyen-terme. Ainsi, l'organisme dirigé par Yann Barbaux compte encourager ses adhérents sur trois axes pour relancer la machine : l'innovation pour aller vers un transport aérien décarbonné, la consolidation et enfin, la diversification. Pour le second axe cité, "80 % des entreprises de la filière ont moins de 50 salariés. Il n'y a aucun doute sur le fait que cette crise va devenir un accélérateur de la consolidation déjà enclenchée dans la filière", analyse Patrick Désiré.

"Pour certains qui rechignaient à fusionner car c'était Noël tous les ans avec les montées des cadences, cet épisode va faire revoir leur position sur le sujet sinon ils seront condamnés", ajoute pour sa part Bernard Keller.

Pour ce qui est de la diversification des activités, cette crise sanitaire, et économique par ricochet, va encourager (voire obliger) les entreprises à s'ouvrir à de nouveaux marchés. "75% des entreprises membres du pôle font la totalité de leur chiffre d'affaires grâce à l'aéronautique. Mais pour les autres, nous remarquons qu'elles traversent moins difficilement cette crise, et certaines ont même une surcharge d'activité", raconte le numéro 2 de l'Aerospace Valley. Une démonstration que cet enjeu devient désormais vital et certains n'ont pas attendu la crise pour enclencher le processus.

"La réduction des cadences d'Airbus, et plus globalement, cette crise va nous impacter d'une manière douloureuse. 70% de notre chiffre d'affaires dépend de l'aéronautique et il faudra peut-être deux années pour retrouver un chiffre d'affaires d'avant Covid-19. Mais nous sommes en train de nous ouvrir à d'autres marchés car nous savions que nous étions trop dépendants de l'aéronautique. Cependant, la diversification va désormais devenir compliquée car tous les acteurs de cette filière vont s'y mettre en même temps, ce qui entraînera de la concurrence", témoigne Frédéric Bourgon, le directeur général dugroupe Agiliteam qui a récemment repris l'entreprise Spem Aero.

Une crise de long terme ?

Si la situation est alarmante à tout point de vue, la filière ne va pas perdre tout son poids économique en quelques mois et encore moins disparaître. Seulement, la durée dans le temps de la crise décidera de son ampleur et tout dépendra donc de la reprise du trafic passager.

"L'industrie aéronautique va être très fortement touchée car le trafic aérien de passagers va diminuer en 2020 et 2021, voire 2022, avant de retrouver un niveau normal. Cela aura un impact majeur sur la commande de nouveaux avions, mais aussi sur la maintenance, l'autre pilier de ce secteur. Si moins d'avions volent, les besoins en maintenance seront considérablement réduits", s'inquiète un analyste toulousain de la filière.

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Au-delà des acteurs industriels et de services de la filière, surtout cette reprise d'activité dépendra aussi en grande partie des compagnies aériennes, en grande difficulté comme les constructeurs et leurs sous-traitants. Si elles ont transporté plus de 4 milliards de passagers en 2019, Airbus s'attend à ne recevoir aucune commande de leur part pour le reste de l'année 2020.

"Les compagnies aériennes estiment l'impact du Covid-19 à 250 milliards de dollars en 2020, sur un chiffre d'affaires annuel à près de 894 milliards au global. Cela aura un effet sur les avionneurs et leurs fournisseurs et par effet domino, l'économie régionale va être fragilisée", résume en conclusion Philippe Robardey, PDG de Sogeclair et président de la Chambre de commerce et d'industrie de Toulouse.

Pierrick Merlet

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