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ÉconomieFrance

Bernard Thibault laisse une CGT modernisée mais sans boussole

Jean-Christophe Chanut

Publié le 11 mars 2013 à 10:49 - Mis à jour le 11 mars 2013 à 10:55

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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Après 14 années passées à la tête du premier syndicat de France, Bernard Thibault va céder la semaine prochaine son poste de secrétaire général à Thierry Lepaon, à l'occasion de la tenue du 50è congrès de la CGT à Toulouse. Si Bernard Thibault a incontestablement su faire entrer la CGT dans le XXè siècle en réformant son logiciel, la mue semble pourtant inachevée. Faute d'avoir pu (ou voulu) trancher un certain nombre de débats idéologiques, il laisse la première centrale syndicale sans réelle colonne...

Vendredi 22 mars prochain, une page de la longue histoire de la CGT va se tourner. Après avoir passé 14 années et quatre mandats à la tête de la centrale syndicale de Montreuil, Bernard Thibault va céder sa place de secrétaire général à Thierry Lepaon. A 54 ans, l'ancien cheminot va pouvoir se consacrer à sa passion, la moto, si son récurrent et sévère mal de dos le lui permet...

Ce n'est pas un apparatchik

Quel bilan dresser des années Thibault, Cet homme qui avait succédé en janvier 1999 presque par hasard à Louis Viannet dans le fauteuil de numéro 1 de la CGT ? Certes, il était le patron de la puissante fédération des cheminots lors de la grande grève de la fin 1995 contre le plan Juppé. Ses interventions à la télévision l'avaient fait connaître des Français. Sa jeunesse et son ton séduisaient. Mais qui le connaissait vraiment ? Il n'était pas vraiment un apparatchik de Montreuil. Mais l'ancien secrétaire général de la CGT Georges Séguy veillait sur lui et Louis Viannet a compris que le jeune Thibault incarnait l'avenir d'une CGT en mauvaise posture, perdant des adhérents et traînant sa vieille réputation de courroie de transmission d'un Parti communiste en déclin depuis la chute du mur de Berlin.

Aussi, lorsque Bernard Thibault est élu en 1999 secrétaire général de la CGT au 46è congrès de Strasbourg, le « Jacques Dutronc » du syndicalisme - un surnom dû à sa coupe de cheveux - va s'employer à rénover la vieille maison, avec un certain succès. Progressivement, il va couper tous les liens officiels avec le Parti communiste. Davantage, d'ailleurs, par instinct de survie pour la centrale que par idéologie : au siège de Montreuil, on ne veut pas que le PC entraîne la CGT dans son déclin. Certes, Bernard Thibault reste, à titre personnel, membre du PCF, il s'est même rendu en février au dernier congrès du parti en compagnie de son successeur Thierry Lepaon.

Certes, la CGT continue d'entretenir des liens cordiaux avec le Front de gauche en général et le PCF en particulier. Mais l'époque où les actions de la CGT étaient décidées place du Colonel Fabien, siège du PCF, est définitivement révolue. La décision hautement politique de la CGT en 2012 de faire barrage à une réélection de Nicolas Sarkozy est une initiative purement cégétiste.

Retour dans le jeu de la négociation interprofessionnelle

Le secrétaire général a aussi cherché, avec un certain succès, à davantage ancrer sa centrale dans les nouvelles réalités quotidiennes des salariés en la faisant sortir de ses habituels bastions (services publics, métallurgie). Ainsi, la CGT s'est retrouvée en pointe dans les combats menés pour les salariés étrangers sans papiers et les précaires.

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On doit aussi à Bernard Thibault le grand retour de la CGT parmi les syndicats signataires d'accords nationaux interprofessionnels. En l'occurrence, cela s'est produit en 2003, à l'occasion de l'accord sur la formation professionnelle instituant le droit individuel à la formation (DIF). Une première pour la centrale qui n'avait plus signé ce type de texte depuis... 1970, à l'exception d'un accord sur les préretraites en 1995. Certes, la CGT signent des accords (en 2011, la centrale a paraphé 84% des accords collectifs) mais surtout au niveau des entreprises, plus rarement au niveau de la branche et encore plus épisodiquement au niveau national.

2003, un tournant idéologiquement important

Mais le virage de 2003 est idéologiquement important. Signer un accord avec le patronat n'est plus une « trahison », tenter de « trouver un compromis » n'est plus un gros mot à la CGT. Ce retour de la CGT dans le jeu paritaire, se traduit aussi par une plus grande tolérance face aux autres organisations syndicales. Et, là encore, l'action de Bernard Thibault y est pour beaucoup. Il a milité pour « l'unité d'action » et « le syndicalisme rassemblé »avec les autres centrales... notamment la CFDT. Et ce, sans nécessairement chercher à imposer l'idéologie de la CGT.
Toutefois, les résultats ne sont pas toujours été à la hauteur. Ainsi, en 2003, quand François Chérèque, patron de la CFDT, a accepté la réforme Fillon sur les retraites, Bernard Thibault s'est senti trahi. Il faudra attendre 2006 et la volonté du Premier ministre d'alors, Dominique de Villepin, d'imposer le contrat première embauche (CPE) pour retrouver un « front » syndical... y compris avec le frère ennemi Force Ouvrière (FO). L'unité d'action sera à nouveau faite en 2010 contre la réforme Sarkozy sur les retraites. Ce qui a d'ailleurs posé quelques problèmes internes à Bernard Thibault (1).

La CGT ou des CGT ?

Car le point faible du bilan de Bernard Thibault est bien là : la CGT est un bateau ivre, sans réelle ligne et manquant de colonne vertébrale, faute de vrais débats internes sur ses orientations, ses choix. Syndicalisme d'accompagnement ou d'opposition ? On ne sait plus très bien. Au point que l'on peut davantage parler des CGT que de la CGT. Un exemple : le 17 août 2009, Xavier Mathieu, délégué CGT de l'usine Continental AG de Clairoix, menacée de fermeture, traite Bernard Thibault de « racaille » et l'accuse de frayer avec le gouvernement... Autre exemple, lors des mouvements contre la réforme des retraites de 2010, nombreux sont ceux à la CGT, à commencer par Didier le Reste, son successeur à la tête de la fédération des cheminots, a avoir reproché une certaine mollesse au secrétaire général, qui refusait d'appeler à la grève générale.

« Bernard est un gentil, il n'aime pas les conflits, résultat, il n'a pas pris à bras le corps le problème de l'organisation de la Confédération », explique un ancien membre de l'équipe dirigeante, qui s'inquiète de l'avenir de la CGT. Et de poursuivre : « Il aurait dû donner de sa personne pour réduire, par exemple, le nombre des fédérations trop jalouses de leur indépendance, il n'a pas osé le faire car il savait que ça allait tanguer. » Ce qui a isolé Bernard Thibault qui, de crainte de devoir affronter des débats houleux avec ses instances, a préféré travailler avec une équipe restreinte de fidèles. La conséquence est qu'il s'est coupé des réalités internes à tel point qu'à deux reprises le secrétaire général a été mis en minorité par son comité confédéral national (CCN, le « Parlement » de la CGT).

Contesté en interne

En 2005, il voulait que la CGT ne donne aucune consigne de vote à ses militants pour le référendum sur le Traité européen, le CCN a pourtant appelé à voter « non ». Et rebelote en 2012, s'agissant de la désignation de son successeur. Bernard Thibault souhaitait imposer la très contestée (en interne) Nadine Prigent, mais il s'est heurté là aussi au refus du CCN.

Ce triste feuilleton de la passation de pouvoir ratée a d'ailleurs beaucoup terni l'image de Bernard Thibault. Il pourra toujours se consoler devant les bons scores électoraux de la CGT qui, à défaut de gagner des adhérents, reste la première organisation syndicale française et l'une des plus importantes organisations de masse du pays.

À lire également

  • Négociation sur l'emploi : Thibault déplore que la précarité soit absente des débats
  • Bernard Thibault : Medef ou salariés
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  • Florange : pour Bernard Thibault

(1) Sur ce sujet, et sur d'autres, en particulier les rapports entre Bernard Thibault et Nicolas Sarkozy, on lira l'ouvrage bien documenté de la journaliste Leïla de Comarmond : « Les vingt ans qui ont changé la CGT », (Denoël, 460 pages, 24,50 euros).

Jean-Christophe Chanut

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