Audioprothésiste: un métier "de rentier" aux pratiques "opaques" (UFC)

Lyse Le Runigo

Lyse Le Runigo
Il n'y a qu'à consulter la page Facebook des étudiants en audioprothèse de Paris pour voir qu'elle n'a rien -une fois n'est pas coutume- d'un cahier de doléances. Et pour cause, entre deux publications vantant la dernière innovation technologique en matière d'appareillage auditif ou les bienfaits d'une université d'été programmée au domaine de Valpré, en région Rhône-Alpes, les offres d'emploi y sont légion.
Le marché des solutions auditives a su rester, même en période de crise, particulièrement florissant. Avec un taux de croissance annuelle de 6 % depuis 2006 (selon une étude de l'institut d'analyse Xerfi publiée en juin 2014), il poursuit sa formidable expansion, dont on peut s'attendre à ce qu'elle s'accroisse encore dans les années à venir, compte tenu de l'évolution de notre environnement sonore et du vieillissement de la population.
Selon l'UFC-Que Choisir, qui a publié lundi 28 septembre une étude détaillée pour interpeller les pouvoirs publics sur la "scandaleuse rente des audioprothésistes", le marché des solutions auditives a plus que doublé depuis l'an 2000, avec 598.000 prothèses vendues en 2014 pour un chiffre d'affaires atteignant les 927 millions d'euros. Pour autant, seul un quart des 6 millions de personnes concernées par une déficience auditive (soit 1,5 million de personnes) serait équipé d'appareils, indique l'étude.
Bien que des réticences d'ordre psychologique entrent en ligne de compte, le motif de ce paradoxe est avant tout financier selon l'association. Avec un prix moyen de 1.550 euros par oreille (80% des malentendants équipant les deux), la dépense totale pour un appareillage auditif complet s'élèverait à 3.100 euros. Etant donné que l'Assurance-maladie ne prend en charge que 120 euros par appareil -les complémentaires remboursent jusqu'à 330 euros- les patients conservent à leur charge une dépense de totale de 2.200 euros (1.100 euros par oreille).
La facture enfle également du fait du système de forfait pratiqué par les prothésistes, qui n'est plus obligatoire depuis l'adoption de la loi Macron du 6 août 2015. Jusqu'alors, lorsqu'un appareillage était prescrit par l'ORL, il était prévu que le prix des appareils (choisis et adaptés par l'audioprothésiste) comprenne également le suivi et les réglages afférents, durant toute la durée de vie de l'appareil (5 ans environ).
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Cela "revient à payer d'avance une prestation qui ne sera parfois pas utilisée", dans les cas où l'audioprothésiste part en retraite, où le patient décède ou cesse simplement de porter ses appareils, critique l'UFC-Que Choisir.
Mais si ces "prestations indissociables" sont désormais séparées du prix de l'appareil, l'Assurance maladie n'a toujours pas adapté son système de prise en charge. "Pour accéder au remboursement, il faut toujours acheter en bloc" déplore Matthieu Escot, responsable des études à l'UFC-Que Choisir.
Les "obscurs liens d'argent" entre les audioprothésistes et les médecins ORL d'une part, et les fabricants d'autre part, posent également problème à l'UFC-Que Choisir. L'association de consommateurs réclame ainsi une plus grande transparence. L'ORL étant (dans 30% des cas selon l'étude) celui qui prescrit l'appareillage et oriente son patient vers un prothésiste, leurs relations sont scrutées à la loupe. Des pratiques similaires à celles observées entre médecins et laboratoires -notamment des cadeaux et avantages en nature octroyés lors des congrès professionnels- sont régulièrement dénoncées par les associations de malentendants, comme Surdi 13. Pour son président Jacques Schlosser, interrogé par 66 Millions d'impatients :
Mêmes accusations du côté de l'UFC-Que Choisir. Les fabricants de prothèses, qui peuvent devenir propriétaires des enseignes d'audioprothésistes, comme lors du rachat d'Audika par le Danois William Demant en février dernier, ne sont pas en reste : "La contrepartie est claire : mettre en avant leurs produits" plutôt que d'autres marques.
Quant aux prix des prothèses, ils dissuaderaient selon l'UFC un tiers des malentendants (soit 2,1 millions) -parmi lesquels de nombreux retraités- de s'équiper, et ce malgré leur besoin. Contrairement à l'association 60 Millions de Consommateurs qui plaidait dans une étude de novembre 2014 pour une revalorisation des remboursements de l'Assurance-maladie, l'UFC-Que Choisir pointe du doigt les audioprothésistes, qui détiennent le monopole sur la vente et l'adaptation des appareils.
Ces professionnels ne seraient pas suffisamment nombreux pour répondre aux besoins de la population, expliquent les auteurs de l'étude, qui préconisent de faire passer leur nombre de 3.100 aujourd'hui à 7.150, afin de permettre de lisser et les salaires et les prix. L'UFC-Que Choisir demande donc aux ministères de la Santé et de l'Education un relèvement du numerus clausus introduit à la rentrée 2015 (seuls 199 nouveaux professionnels seront formés cette année).
Le président de l'Unsaf, le syndicat national des audioprothésistes, Luis Godinho, a vivement réagi dès lundi, dans un communiqué, où il dénonce "un rapport biaisé au détriment des patients". Il y explique notamment que les chiffres avancés par l'UFC-Que Choisir concernant une prétendue pénurie se situent dans la norme européenne :
Notons toutefois que les estimations de l'UFC et de l'Unsaf se fondent sur une étude EuroTrak France 2015 "conçue et exécutée par Anovum (Zurich) sous l'égide de l'Association Européenne des Fabricants d'Aides Auditives (EHIMA)".
Pour l'UFC-Que Choisir il faut également se pencher sur la question des marges. les appareils sont revendus "4,5 fois leur prix d'achat", (311 euros pour un seul appareil en sortie d'usine, indique-t-elle) soit une marge brute moyenne de 78%. Une fois les divers frais et salaires déduits, la marge nette se situe entre 15 et 18% (si la prestation est délivrée entièrement avec suivi pendant cinq ans). Soit un niveau supérieur à celui, "déjà rentable du secteur de l'optique", précise l'association.
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Grâce à la "pénurie" de professionnels, les salaires sont en début de carrière deux à trois fois plus élevés que ceux des autres professions de santé à niveau d'études comparables (Bac+3), dénonce l'étude, ce dont l'Unsaf se défend.
A bon entendeur...
Lyse Le Runigo