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ÉconomieFrance

Comment enclencher le cercle vertueux de la diversité

Irène Frat

Publié le 21 décembre 2019 à 07:08

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Relayées par de grandes entreprises, les associations de terrain multiplient les initiatives pour susciter de nouvelles vocations et encourager l’emploi les jeunes des quartiers défavorisés.

On tourne en rond... Certaines entreprises, en particulier dans la tech, clament qu'elles ne rêvent que d'embaucher des femmes ou des jeunes issus de milieux défavorisés mais n'en trouvent pas. C'est vrai... mais jusqu'à un certain point seulement ! Le vivier de talents existe bien, même s'il doit encore être étoffé en suscitant de nouvelles vocations. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille s'arrêter là. Car une fois repérés, encore faut-il que ces candidats ne soient pas rejetés, sous prétexte qu'ils ne correspondent pas aux critères des DRH ou des machines à base d'intelligence artificielle qui opèrent le tri : les premiers comme les deuxièmes ont des biais. Enfin, une fois en poste, ces collaborateurs - et c'est particulièrement vrai pour les femmes - doivent se projeter dans l'avenir et bénéficier d'une évolution de carrière à la mesure de leurs envies. Ne serait-ce que pour servir de rôles modèles à la prochaine vague.

1 |Travailler le leadership

« Les jeunes des quartiers se sentent illégitimes en tout », déclare Inès Seddiki, la fondatrice de Ghett'up. Créé il y a trois ans, à la suite d'un séjour aux États-Unis où elle a expérimenté les techniques d'empowerment à destination des jeunes de Harlem et du Queens, à New York, pour leur enseigner à prendre la parole, Ghett'up est l'une des premières pièces d'un grand puzzle nécessaire pour faire en sorte que le monde de l'entreprise soit aussi divers que l'est la société.

Ghett'up a conçu deux programmes qui développent le leadership, car « il faut sortir de la simple aide aux quartiers, poursuit-elle. Leurs habitants peuvent aussi contribuer à la société. » Son travail est donc d'abord psychologique. Baptisé « 1998 », en souvenir de la cohésion nationale qu'avait apportée la Coupe du monde de football remportée par la France, le premier programme, lancé à la création de Ghett'up, vise les collégiens de 11 à 16 ans et les professeurs, souvent en première ligne lorsqu'il s'agit d'insuffler de la confiance à ces jeunes. Le deuxième, plus récent, est destiné aux adultes. Ateliers, rencontres et conférences, les jeunes et les moins jeunes apprennent à prendre la parole en public, et à comprendre les enjeux structurels dans les ­banlieues. « Chacun doit se rendre compte qu'il n'y a pas que la responsabilité individuelle », explique-t-elle. Ainsi, Ghett'up a notamment invité des experts de l'OCDE, de l'école ­d'informatique Epitech et de Paris & Co, le réseau des entrepreneurs pour la transformation durable de la cité, à venir s'exprimer devant les jeunes. Et enfin, troisième pilier de la stratégie, Ghett'up crée des passerelles entre Paris intra-muros et la banlieue, là aussi sous forme de rencontres, comme celle qui a eu lieu le 3 décembre, au sein de l'Ascenseur, un lieu situé à Paris, qui regroupe des associations œuvrant pour ­l'insertion et la diversité, afin que ces jeunes se construisent un réseau, au même titre que ceux des milieux favorisés. « Il s'agit de créer une cohésion nationale », conclut Inès Seddiki en parlant de toutes ces initiatives.

2| Aller chercher les jeunes chez eux

En 1990, Vaulx-en-Velin est à feu et à sang. Abdel Belmokadem s'improvise médiateur entre les jeunes et les forces de l'ordre. Une vocation qu'il va transformer, dix ans plus tard, en Nes & Cité, un cabinet qui œuvre en faveur de la diversité et de l'égalité des chances face à l'emploi, notamment en sensibilisant et en formant les professionnels de grandes entreprises comme Veolia, Sanofi Pasteur, Decathlon, la RATP... « Je vais moi-même chercher les jeunes, au pied des immeubles, dans les cages d'escalier », tonne l'ancien boxeur. Et ça marche. Depuis sa création, le cabinet a réussi à faire embaucher quelque 6 000 jeunes. Et depuis octobre 2016, Nes & Cité a lancé, avec l'Olympique lyonnais, des job datings et des forums de l'emploi qui ont lieu plusieurs fois par mois au sein du Groupama Stadium, et qui ont ainsi généré plus de 2 000 recrutements.

3 | Constituer un vivier

Les organisations ne trouvent pas de candidats ? Pourtant, il leur suffit de s'adresser à des cabinets de recrutement comme Mozaïk RH, fondé en 2008 par Saïd Hammouche et Estelle Barthélemy, ou de consulter des plateformes de mise en relation, telles que Diversifiez vos talents (également lancé par Mozaïk RH). Et pour les femmes dans la tech, elles peuvent désormais s'adresser à 50inTech, que Caroline Ramade, une start-uppeuse de choc, vient de cofonder. « Dans la tech, les femmes sont non seulement sous-représentées mais aussi sous-financées, s'insurge-t-elle. Elles ne représentent que 10 % des cofondateurs de startups, 3 % des CEO, 8 % des investisseurs, moins de 25 % des collaborateurs dans le numérique, et elles ne perçoivent que 2,7 % du montant global investi en capital-risque », énumère la jeune femme. 50inTech, dont l'ambition est de voir le secteur accueillir 50 % de femmes en 2050, veut donc créer un écosystème comprenant aussi bien des créatrices d'entreprise que des professionnelles en poste ou des candidates, et les connecter à des investisseurs ou à des employeurs, à l'échelle de l'Europe. Et déjà de grands groupes, tels que Société Générale, Axa et Engie, ont noué des partenariats avec la nouvelle plateforme.

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4 | En finir avec le CV

Certaines entreprises le claironnent : elles n'utilisent plus les CV qu'elles reçoivent. Pourquoi ? Parce qu'un curriculum vitae qui retrace le parcours universitaire ou professionnel - et qui fait apparaître le « pedigree social », comme l'indique Camille Morvan, cofondatrice de Goshaba, une startup spécialisée dans le recrutement, - n'est en aucun cas un gage de savoir-être et de bonne intégration à venir dans l'organisation. Or c'est désormais ce que les entreprises recherchent avant tout, notamment pour booster la créativité et l'innovation. Et cela tombe bien, puisque cette nouvelle tendance ne peut que favoriser les candidats et candidates au parcours haché ou aux qualifications incertaines, mais qui peuvent offrir créativité, résilience et envie de réussir à leur employeur. Et alors que les entreprises font de plus en plus appel aux outils numériques pour le recrutement, des spécialistes élaborent désormais des tests, à base d'évaluations cognitives, pour détecter ces fameux soft-skills (savoirs comportementaux). C'est entre autres le cas de Goshaba, qui développe des solutions pour identifier les bons profils, à base, notamment, de smart screening.

5 | Mettre en avant des rôles modèles

Si les joueuses de l'équipe de France de football ne vont pas créer une génération entière de footballeuses, il est clair que leurs succès ont suscité des vocations chez les jeunes filles. Les rôles modèles ont donc une importance clé. C'est vrai pour les salariés issus de la diversité qui font carrière, dans la tech ou d'autres secteurs, comme pour les entreprises qui les accueillent. C'est ainsi l'objectif des Trophées de l'inclusion économique, organisés par Mozaïk RH, dont la remise a eu lieu à Bercy il y a peu. Une façon de mettre en avant les bonnes pratiques des recruteurs, qui vont chercher les talents là où ils se trouvent, y compris dans les quartiers défavorisés, se rapprochent d'associations œuvrant dans le secteur de l'inclusion, épaulent des jeunes dans les écoles, les forment, organisent des job datings, pour les embarquer tous vers le succès. « Un succès qui doit, à l'avenir, être banalisé », conclut Saïd Hammouche, de Mozaïk RH.

6 | Former les talents

La cible principale de Simplon.co, une école lancée en 2013 et qui propose des formations gratuites aux métiers du numérique, « ce sont les décrocheurs, et tous ceux qui ne se sentent pas légitimes dans la tech et pensent que, forcément, ce n'est pas pour eux », déclare Frédéric Bardeau, cofondateur de l'école. L'autre cible, ce sont des personnes plus âgées et en reconversion. « Elles n'ont en général pas beaucoup de diplômes et ont eu quelques expériences professionnelles chez Uber, dans un kebab, bref, des petits boulots. Lorsqu'elles entendent parler de nous et de la possibilité d'exercer un vrai métier, d'avoir une vraie carrière, dans un domaine aussi porteur que la tech, alors forcément, elles sont intéressées », relève-t-il. Pour d'abord sensibiliser ces deux publics, puis faire le travail de conviction psychologique, en particulier auprès des jeunes décrocheurs, Simplon s'associe aussi bien avec les missions locales de Pôle emploi, qui organisent des réunions d'information, notamment dans les territoires prioritaires, en outre-mer et dans les zones rurales, qu'avec des associations en contact avec des jeunes, par le biais de soutien scolaire, par exemple. En outre, précise Frédéric Bardeau, « nous mettons des informations sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les journaux locaux, tels ceux des mairies, et dans la presse quotidienne régionale. Parfois, ce sont les parents qui nous envoient leurs enfants parce qu'ils ont lu des informations sur Simplon ». Des moyens simples, et qui atteignent l'objectif fixé. Aujourd'hui, l'école, qui offre sept mois de formation dans des domaines allant du coding à la cybersécurité, en passant par l'ingénierie réseaux -  des niveaux de technicien à ingénieur - dispose de 80 centres de formation à travers tout le territoire, et a formé 6 340 jeunes. Un chiffre précis, parce que surveillé tous les trimestres par les responsables de l'école... Parmi les success stories, des jeunes qui sont maintenant en poste chez Cap Gemini, Accenture et à la direction des systèmes d'information  de BNP Paribas, à Montreuil, où Simplon a placé une soixantaine de ses protégés. Sans oublier les startups, pas assez riches pour s'offrir les services d'ingénieurs sortis de grandes écoles, et « qui sont en outre plus ouvertes d'esprit », assure le cofondateur de l'école. Et « 75 % des personnes formées, dont 30 % viennent de la diversité, décrochent ensuite un emploi dans la tech », fait valoir Frédéric Bardeau.

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ENCADRES BONNES PRATIQUES

#BONNE PRATIQUE 1

LENOVO CIBLE LES JEUNES FILLES

La société Lenovo s'est engagée auprès du Centre Charles-Péguy à Garges-lès-Gonesse (Vald'Oise) et met en valeur les métiers de la tech auprès des enfants, notamment des filles. Elle travaille également avec l'École de la 2e Chance et a noué
des partenariats avec l'association Femmes Ingénieurs.

#BONNE PRATIQUE 2

ACCENTURE MET L'ACCENT SUR LA MIXITÉ

Accenture utilise pour une partie de son sourcing talents la plateforme Diversifiez vos talents, en particulier pour assurer la mixité de ses équipes, aussi bien en termes d'origine sociale, de genre que de handicap. Et elle teste la nouvelle plateforme Goshaba depuis avril dernier.

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#Bonne pratique 3

L'administration va élargir ses recrutements

Olivier Dussopt, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Action et des Comptes publics, vient de l'annoncer : l'administration sera en lien avec les plateformes telles que Diversifiez vos talents à partir du ­printemps 2020 pour poster des annonces d'emploi et recueillir ainsi des candidatures issues de la diversité.

#Bonne pratique 4

Pôle Emploi accompagne les publics des quartiers

« Les équipes de Pôle emploi sont pleinement investies pour s'adresser aux publics QPV [Quartiers prioritaires de la politique de la ville] qui sont parmi les plus éloignés de l'emploi. Le secteur du numérique et de la tech est fortement pourvoyeur d'opportunités professionnelles, aussi quantitatives que qualitatives. Face à cette donnée, Pôle emploi veille à déployer l'étendue de son offre de services pour faire converger l'offre et la demande », rappelle Mélanie Bertaud, directrice de l'agence Pôle emploi de Trappes (Yvelines). Ses équipes, dans leur mission d'accompagnement des publics les plus en difficulté et de lutte contre les discriminations, multiplient ainsi les actions sur tout le territoire pour réduire ces écarts. C'est le cas entre autres envers les jeunes issus des quartiers prioritaires de la ville. En termes d'exemples, sont à citer les agences de la boucle nord de Seine qui ont organisé un forum à l'U Arena, à Paris La Défense, afin de promouvoir ces métiers auprès de ces jeunes. Quelque vingt-sept entreprises étaient présentes pour informer et procéder à des recrutements. Des centres de formation ont pu présenter leurs programmes, notamment ceux issus du Plan d'investissement dans les compétences (PIC). Une action similaire a été organisée par la direction régionale, le 28 novembre dernier lors de la Semaine de l'innovation publique à la Cité de l'eau, à Colombes (Hauts-de-Seine). L'agence Pôle emploi de Guyancourt a quant à elle animé ce mois-ci un atelier pour présenter des métiers en collaboration avec le cofondateur de O'clock et membre de l'école du numérique de Saint-Quentin-en-Yvelines.

#BONNE PRATIQUE 5

AXA AIDE LES ÉLÈVES ISSUS DU RÉSEAU D'ÉDUCATION PRIORITAIRE

Depuis 2019, AXA fait découvrir l'entreprise tous les ans à 200 stagiaires de classe de troisième issus du Réseau d'éducation prioritaire. L'objectif est de se mobiliser contre l'impact des inégalités sociales et économiques en favorisant la réussite scolaire par l'accès à des stages de qualité (présentations des métiers IT, ateliers de coding, immersion à la direction des services informatiques). En outre, via notamment la Fondation Entreprendre, AXA s'engage en faveur de la mixité et de l'entrepreneuriat féminin, en cofinançant quatre promotions Wi-filles (programme de sensibilisation et de formation au numérique destiné aux jeunes filles de 14 à 17 ans). Enfin, avec le Collectif 93, réunissant des acteurs de la culture et des citoyens, l'assureur a embauché 71 alternants originaires de la Seine-Saint-Denis.

#Bonne pratique 6

la French Tech peaufine son tremplin

Conscient que les entrepreneurs de la tech sont le plus souvent de jeunes hommes blancs, issus des grandes écoles de commerce, souvent financés par leurs proches pour se lancer, le ministère des Finances tente de diversifier l'écosystème, par le biais de la mission French Tech. À l'origine, le dispositif, centré sur l'Île-de-France, portait le nom de French Tech Diversity Île-de-France.  « Nous l'avons changé en French Tech Tremplin, après avoir constaté que certains jeunes s'autocensuraient, en pensant qu'un tel programme, doté d'une bourse de 17 000 euros, assorti d'un accompagnement de six mois pour apprendre à faire un business plan et à pitcher, n'était pas pour eux », indique Audrey Yvert, head of finance and impact à la mission French Tech. En s'associant à des réseaux locaux qui œuvrent en faveur des jeunes, des réfugiés, et à des écoles de coding ainsi qu'à Pôle emploi, Tremplin a réussi à recueillir plus de 400 candidatures et a sélectionné cette année 146 d'entre elles. De quoi permettre à ces bénéficiaires de réussir « par leurs propres qualités », précise la jeune femme, et de servir de rôles modèles pour d'autres qui voudraient rejoindre la grande communauté des change makers, au même titre qu'ils peuvent faire partie, dans le cadre de Station F, de celle des « fighters ».

Irène Frat

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