Crise du lait : pourquoi les éleveurs s'en prennent à Lactalis

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Les producteurs laitiers français protestent régulièrement contre des conditions économiques de plus en plus difficiles pour le secteur. Ici en 2009 près du Mont Saint-Michel.
Les producteurs laitiers français protestent régulièrement contre des conditions économiques de plus en plus difficiles pour le secteur. Ici en 2009 près du Mont Saint-Michel. (Crédits : Reuters)
Les producteurs de lait français connaissent depuis plus d'un an une situation économique difficile. La fin des quotas laitiers, la faible demande chinoise et l'embargo russe ont créé une situation délétère exacerbée par la politique de prix appliquée par Lactalis, premier industriel laitier français.

Cela faisait quelques mois que le lait bouillait, et la casserole devait bien exploser un jour. C'est chose faite aujourd'hui avec une manifestation des producteurs laitiers du grand Ouest de la France qui se sont donnés rendez-vous devant le siège du français Lactalis (premier groupe laitier et fromager mondial) à Laval. A l'initiative des Fédérations départementales des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA, syndicat majoritaire) et des Jeunes Agriculteurs (JA) les producteurs viennent protester contre les prix d'achat extrêmement bas du litre de lait appliqués par Lactalis.

Mais derrière ces manifestations se dessine aussi le tableau d'un secteur en crise depuis un an, sonné par la fin des quotas laitiers et contraint d'opérer un changement de modèle économique s'il souhaite survivre.

La fin des quotas laitiers, une aubaine à double tranchant

Les quotas laitiers ont été mis en place en France, et de manière plus mesurée au sein de l'Union Européenne, dans les années 1970 avec l'objectif clair d'enrayer la croissance continue de la surproduction laitière et de permettre des prix plus stables sur le marché. Chaque Etat Membre se voyait attribuer une quantité autorisée de production et devait payer des amendes si elle la dépassait.

La fin de cette politique de quotas, au nom du principe de libre concurrence entre les États, a été engagée au début des années 2000 et  a été officialisée en France en avril 2015. Si ce changement devait permettre aux exploitants agricoles d'augmenter leur production laitière (+2% en Europe en moyenne), il les a aussi confronté à une dure loi du marché, où, la demande ne suivant pas la hausse de l'offre, les prix ont littéralement chuté. Après avoir atteint le record de 365 euros la tonne en 2014, les cours du lait moyens en France sont tombés à 305 euros en 2015 avant de glisser autour de 275 euros actuellement. Une catastrophe pour les producteurs qui estiment à 350 euros leur prix de production moyen pour 1000 litres de lait.

A cette crise de surproduction s'ajoute une demande en berne en provenance de la Chine (depuis 2015 Pékin réduit drastiquement ses importations de poudre de lait) tandis que l'embargo russe sur les produits agricoles européens, imposé depuis mi-2014, n'arrange par la situation. Face à une demande interne qui n'évolue pas à la hausse, la solution de l'exportation n'est donc pas plus attrayante et plonge les producteurs dans l'incapacité de couvrir leurs coûts de production.

Des prix en France encore supérieurs à ceux de la concurrence

En France, depuis la suppression des quotas laitiers en avril 2015, les prix sont fixés sur le marché à travers un système de contractualisation censé limiter les effets de la volatilité des prix sur le marché mondial. Dans les coopératives laitières, qui représentent plus de la moitié du lait collecté en France, certains règlements prévoient l'instauration d'un prix "A" relativement stable pour un volume de lait collecté, qui correspond plus ou moins à celui de la période des quotas. Mais ils ajoutent aussi un prix "B", souvent plus faible, correspondant aux surplus de volumes. Parfois, cela peut aller jusqu'à un prix "D" etc. Une politique de prix qui peut donc vite s'avérer néfaste en cas de surproduction.

Et alors que les volumes produits tendent à augmenter et que la demande ne suit pas voire chute, les prix sont logiquement orientés à la baisse dans toute l'Europe. Pourtant la France reste le pays où le litre de lait est le mieux payé, à hauteur de 277 euros la tonne en moyenne en juillet 2016 contre 232 euros en Irlande et en Allemagne et même 216€ en Belgique. Un prix supérieur de 15% à ceux de ses concurrents principaux qui ne facilite pas la tâche aux producteurs français.

L'Allemagne est bien plus compétitive que la France dans les échanges avec les pays tiers et les conséquences se font sentir : depuis 2009, le voisin allemand a détrôné la France comme principal producteur et exportateur européen de produits laitiers.

Une politique de prix féroce de la part des distributeurs

C'est ce constat de manque de compétitivité qu'utilisent les industriels français pour justifier leurs nouvelles baisses de prix à l'achat du litre de lait. Lactalis, le numéro un mondial du secteur, a ainsi annoncé acheter la tonne de lait à 257 euros pour juillet et août 2016 (contre 363 euros un an auparavant), soit 10 à 30 euros de moins que ses concurrents nationaux Bongrain, Sodiaal, Bel ou encore Danone. Si le groupe Lactalis se dit "tout à fait conscient des difficultés que rencontrent les producteurs aujourd'hui" il tient à remarquer que "quand des concurrents belges ou néerlandais qui se trouvent à peu de distance de nous paient 30, 40, 50 centimes de moins le prix du lait qu'en France, c'est évident que nous devons aussi tenir compte de cette réalité".

Par cette nouvelle baisse le groupe français fragilise donc un peu plus une filière déjà affectée par la chute des cours et la surproduction. Lactalis a néanmoins ajouté que les producteurs laitiers en contrat avec elle bénéficiaient d'un "soutien financier allant au-delà des conditions contractuelles" qui représente "un complément de prix de 30 euros/1.000 litres sur le prix de base" pour le mois de juillet.

La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) considère elle que cette nouvelle politique de prix est un véritable hold-up sur les producteurs permettant aux industriels de "brader leurs produits, et, plus sûrement, de faire une deuxième année de bénéfices record". Les industriels de lait de grande marque s'octroieraient en effet une marge de 40% sur le prix d'un litre de lait contre 25% pour les producteurs.

Lactalis, symbole du ras-le-bol des exploitants laitiers

Les producteurs de lait craignent que cette nouvelle politique de prix de Lactalis "donne la tendance" pour les autres opérateurs du secteur et n'ont donc pas hésité à protester contre le leader français. Dans une lettre ouverte envoyée au président de Lactalis Emmanuel Besnier, deux syndicats agricoles ont ainsi affirmé que "les dernières annonces de prix du lait payé [...] soufflent un vent de panique et d'inquiétude dans les campagnes" avant d'ajouter qu'elles "attisent une colère grandissante des producteurs vis-à-vis du groupe [Lactalis]".

 Le 29 juillet dernier une trentaine d'agriculteurs avaient déjà posé des autocollants sur les produits laitiers du groupe français dans deux supermarchés du Mans pour protester contre ce faible niveau des prix. On pouvait notamment y lire "Ce produit laitier ruine les éleveurs" ou encore "Ce produit laitier crée du chômage". La manifestation qui commence aujourd'hui devant les locaux de Lactalis à Laval pourrait elle durer plusieurs jours afin de mettre sous pression l'entreprise d'Emmanuel Besnier pour qu'elle cède sur une renégociation des prix du lait.

Dans un communiqué publié jeudi dernier, le numéro un mondial du lait a voulu rappeler "qu'il n'y a qu'en France où le syndicalisme agricole refuse la réalité du marché et s'en prend à une entreprise en particulier" avant de s'interroger : "Quel modèle souhaite la FNSEA et la FNPL ? Une France laitière en dehors du marché avec une forte réduction des volumes et du nombre de producteurs ou une agriculture qui essaie de rester parmi les leaders européens?". L'affrontement entre les producteurs laitiers et l'industriel français ne semble pas près de s'arrêter.

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Commentaires
a écrit le 23/08/2016 à 18:16 :
Les agriculteurs de la FNSEA font de l'agriculture industrielle : des produits de piètres qualités à grands renforts de produits phytosanitaires, d'hormones etc.... A ce jeu, les pays comme l'Allemagne qui ont poussé plus loin la logique industrielle proposent des prix plus bas pour les mêmes produits de mauvaise qualité. ====En résumé, qu'ils se mettent à produire bio et cela ira beaucoup mieux : à produire la même m..de que le reste du monde, ils sont obligés de s'aligner sur les prix et seront forcément perdants.
Réponse de le 24/08/2016 à 16:18 :
Le problème du bio en France est que cela reste un marché étroit car ses prix de vente sont dans le haut de la fourchette et à ce niveau le nombre de clients est forcément réduit. Le lait étant une matière première, il est très sensible au cours des marchés. La seule solution est la concentration des fermes laitières pour faire baisser les coûts et retrouver à nouveau des marges rémunératrices. Mais cela sera sanglant !!
a écrit le 23/08/2016 à 9:06 :
La crise ne date pas d'un an, elle remonte à l'après guerre. A cette époque, dans toute l'Europe occidentale, on a prétendu qu'il fallait protéger l'agriculture en constituant d'immenses groupes industriels. Ces groupes ont été menés par des gens extrêmement intelligents, souvent des filles et fils d'agriculteurs. Ils ont su donner une image positive de leur industrie, par exemple par leur statut coopératif.
Ils ont su aussi monter des syndicats qui sont de vrai mafias avec à la fois par leur collusion avec les pouvoirs politique régionaux et nationaux et par leur actions très violentes, jamais réprimées comme souligné par d'autres commentateurs.
De plus pendant des dizaines d'années, l'agriculture a été l'une des des sources d'excédents commerciaux avec l'aéronautique.
Depuis 20 ans ce système est à bout de souffle, à cause de la mondialisation. Le lait ou le blé produit en France, n'est plus vendu en France, mais ailleurs et donc en concurrence avec les prix mondiaux. L'agriculture d'ailleurs a cessé depuis 20 ans d'être une source de revenus considérables pour la France.
Les coopératives s'en sortiront toujours, pas les petits agriculteurs. Les coopératives savent comment s'en sortir et mettent cela en œuvre depuis quelques années dans des serres gigantesques qui sont en fait des usines sur des dizaines de kilomètres carrés.
Les paysans traditionnels avec leurs bottes et leur tracteurs, ou tout au moins ce qui restent n'ont pas leur place dans ce monde très high-tech.
Eux qui croyaient que "leurs maîtres" les protégeraient toujours, se rendent maintenant compte qu'ils vont payer les pots cassés, eux et eux seuls. Ils seront brutaux, il va y avoir du sang.
Le plus sage serait de mettre les plus anciens à la retraite avant que le pire n'arrive et comme ailleurs en Europe, de rendre les jeunes, jardiniers de l'espace public (qu'ils réparent enfin les dégâts colossaux que leurs parents et grands parents ont fait au paysage Français).
a écrit le 22/08/2016 à 23:47 :
Qu'attend M. GATTAZ pour traiter de terroriste ces syndicalistes, qui ont fait plusieurs dizaines de millions d'euros de dégâts au printemps ?

Depuis des années, le monde paysan français vit à l'abri de ses accointances politiques, en particulier au niveau sénatorial,qui lui permet de ne pas être soumis aux lois du marché. J'espère que M. SARKOZY va régler cela quand il reviendra au pouvoir.

Quant aux charges, il faut bien savoir que c'est le monde paysan qui a voulu être rattaché à la retraite de la sécurité sociale. Et que le monde paysan est déficitaire d'environ 6 milliards d'euros vis-à-vis de la Sécurité Sociale. Et que ce déficit est payé par les salariés.

Evidemment, si on veut des prix garanties, ne pas payer de retraite et de sécurité sociale (tout en en profitant), et vivre des subventions, il faut aller voir dans le monde communiste ce qui se faisait. Et avec quel résultat.
a écrit le 22/08/2016 à 23:04 :
Pour bien comprendre les difficultés des producteurs il faut lire "les cartels du lait"
Par Elsa Casalegnoet Karl Laske aux éditions Don Quicotte .
Dans cet ouvrage très documenté tout est dit et expliqué.
De plus toutes actions des intervenants beaucoup plus nombreux qu'on le pense sont analysée finement .Tout y est ,du national à l'international.
a écrit le 22/08/2016 à 22:28 :
Le reflet de notre société actuelles ou les multi nationales font crever leurs salariés, leurs fournisseurs et leurs sous traitants pour goinfrer leurs actionnaires à coup de dividendes toujours plus importants. Le problème est le même dans tous les secteurs. Tant que les consommateurs n'auront pas compris qu'il va de leurs intérêts de boycotter ces sociétés en choisissant d'autres produits certes un peu plus chers mais fabriqués par des sociétés concurrentes ayant plus d'éthique (dans les faits, pas dans les discours), cela continuera.
Réponse de le 23/08/2016 à 6:16 :
dans mon canton il y un marché agricole, fruits, légumes et viandes viennent de producteurs locaux dont le premier a ses cultures à moins de 200 mètres du lieu de vente le plus éloigné à environ 80 km. Les produits ne sont pas labellisés bio donc avec pesticides et autres. Avant j'y allais puis je me suis rendu compte que les prix étaient alignés sur ceux de l'hyper situé à 2 km, les fruits sont aussi durs que sur l'étal de l'hyper donc cueillis avant murissement, froids car ils sortent du frigo, en fait pas de différence entre le marché agricole et l'hyper, si les producteurs du marché agricole qui gèrent la vente sont dans la logique d'enfler sous un nom "agricole" le consommateur. En conclusion agriculteurs / hypers même combat enfler le consommateur. Alors l'éthique du monde agricole un fantasme certainement pas une réalité.
a écrit le 22/08/2016 à 21:56 :
Nos agriculteurs prévenus de longue date sur la fin de la PAC n' ont pas réagi il faut dire que leur syndicat plus politique que syndicaliste avec à la tête un industriel et non un agriculteur a préféré jouer la carte politique comme d'habitude que la carte du changement. La faute est elle chez Lactalis facile de designer un coupable lorsque l'on ne sait pas préparé à la fin des aides ou des quotas. Le monde agricole est dans une situation difficile mais n'est il lui même le coupable de cette situation? Enfin ras le bol de voir ces agriculteurs brûler des pneus lors de manifestations qu'ils ne disent pas qu'il protègent la nature alors qu'ils sont les premiers à polluer l'air lors des manifestations. Le problème n'est il des taux d'intérêts trop élevés, des charges elles aussi trop élevées, une MSA chère etc etc le vrai sujet n'est il pas tout simplement un système dépassé qui ne correspond plus à la compétition internationale. On voit que son désignés l'embargo avec la Russie, la demande chinoise ...... ce n'est chez Lactalis que le pb va se régler car il ne pourra pas être pérenne.
a écrit le 22/08/2016 à 18:53 :
en Allemagne ils s'en prennent a Lidl
a écrit le 22/08/2016 à 18:44 :
le strapontin du ministere va peut etre se manifester ? a beau parler n a cure de bien faire . ! !pourtant il faut sauver notre agriculture en faillitte ...... la parole est toujours l ombre de l action
a écrit le 22/08/2016 à 18:34 :
Ce n'est pas vraiment un problème de stabilité mais de niveau de prix.
Pourquoi les allemands sont ils plus compétitifs que nous dans l'agriculture ? Ils n'ont pas la riche histoire agricole de la France mais nous battent quand même.

Ils ont des couts de production industriel plus élevés et nous battent quand même dans l'automobile

Bref nous produisons du lait en mode artisanal alors que la demande est tirée par les prix (le consommateur ne souhaitant pas payé plus pour un produit artisanale - je ne dis pas que c'est moralement bien mais c'est un fait), et nous produisons des voitures en faisant tres attention au cout alors que la demande est plus stable en premium à l'allemande

On peut toujours pleurer et demander à l'état de compenser les pertes, nous ne sommes pas compétitifs un point c'est tout
a écrit le 22/08/2016 à 17:22 :
Encore une fois, on ne peut que constater que le système mondialisé et la dépendance aux marchés n’apportent pas la sérénité dans notre monde. Le prix du lait comme tous le autres prix, varie constamment en fonction de l’offre et de la demande. Ce système en place depuis des « lustres » favorise la spéculation au détriment de la stabilité économique.
Sur tous les produits alimentaires et manufacturés, on pourrait concevoir une approche différente/
On pourrait très bien vivre avec des prix de matières premières régulés et stables, qui entrainerait la possibilité de couts de production stables, donc de cout salariaux eux aussi stables et par la même des salaires décents pour tout un chacun. Evidemment la finance spéculative y perdrait? mais après tout est-ce vraiment essentiel pour l’humanité ?
Réponse de le 22/08/2016 à 20:00 :
Quel est le pourcentage de français prêts à payer leur lait (et les autres produits issus de l'agriculture française) plus cher que nos voisins européens pour péréniser le système tel qu'il est?
Réponse de le 23/08/2016 à 11:27 :
Dans le monde agricole ce systeme a prévalu pendant des decennies, et a conduit a des abberations bien pires que ce a quoi vous assistés (les fameuses montagnes de beurre et autres lacs de vin de lait qui croupissait dans des entrepots payés par le contribuable car non vendable du fait des systemes de quotas). Le VRAI et PRINCIPAL problème de cette filière est le bien trop grand nombre de producteurs alors que la demande ne suit pas. Il n'y a qu'un seul moyen de le règler: faire ce qui a été (partiellement) fait avec la filière de la pèche: mettre à la retraite anticipée (moyennant finance) une importante partie des éleveurs. Pour les autres qui le resteront, modernisation a marche forcée ou spécialisation (pour un plus petit nombre) en sorte de jardinier du paysage produisant des produits de qualité véritablement supérieur.

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