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ÉconomieFrance

Crise du lait: pourquoi les éleveurs s'en prennent à Lactalis

Constant Méheut

Publié le 22 août 2016 à 09:16 - Mis à jour le 23 août 2016 à 07:35

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Les producteurs de lait français connaissent depuis plus d'un an une situation économique difficile. La fin des quotas laitiers, la faible demande chinoise et l'embargo russe ont créé une situation délétère exacerbée par la politique de prix appliquée par Lactalis, premier industriel laitier français.

Cela faisait quelques mois que le lait bouillait, et la casserole devait bien exploser un jour. C'est chose faite aujourd'hui avec une manifestation des producteurs laitiers du grand Ouest de la France qui se sont donnés rendez-vous devant le siège du français Lactalis (premier groupe laitier et fromager mondial) à Laval. A l'initiative des Fédérations départementales des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA, syndicat majoritaire) et des Jeunes Agriculteurs (JA) les producteurs viennent protester contre les prix d'achat extrêmement bas du litre de lait appliqués par Lactalis.

Mais derrière ces manifestations se dessine aussi le tableau d'un secteur en crise depuis un an, sonné par la fin des quotas laitiers et contraint d'opérer un changement de modèle économique s'il souhaite survivre.

La fin des quotas laitiers, une aubaine à double tranchant

Les quotas laitiers ont été mis en place en France, et de manière plus mesurée au sein de l'Union Européenne, dans les années 1970 avec l'objectif clair d'enrayer la croissance continue de la surproduction laitière et de permettre des prix plus stables sur le marché. Chaque Etat Membre se voyait attribuer une quantité autorisée de production et devait payer des amendes si elle la dépassait.

La fin de cette politique de quotas, au nom du principe de libre concurrence entre les États, a été engagée au début des années 2000 et  a été officialisée en France en avril 2015. Si ce changement devait permettre aux exploitants agricoles d'augmenter leur production laitière (+2% en Europe en moyenne), il les a aussi confronté à une dure loi du marché, où, la demande ne suivant pas la hausse de l'offre, les prix ont littéralement chuté. Après avoir atteint le record de 365 euros la tonne en 2014, les cours du lait moyens en France sont tombés à 305 euros en 2015 avant de glisser autour de 275 euros actuellement. Une catastrophe pour les producteurs qui estiment à 350 euros leur prix de production moyen pour 1000 litres de lait.

A cette crise de surproduction s'ajoute une demande en berne en provenance de la Chine (depuis 2015 Pékin réduit drastiquement ses importations de poudre de lait) tandis que l'embargo russe sur les produits agricoles européens, imposé depuis mi-2014, n'arrange par la situation. Face à une demande interne qui n'évolue pas à la hausse, la solution de l'exportation n'est donc pas plus attrayante et plonge les producteurs dans l'incapacité de couvrir leurs coûts de production.

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Des prix en France encore supérieurs à ceux de la concurrence

En France, depuis la suppression des quotas laitiers en avril 2015, les prix sont fixés sur le marché à travers un système de contractualisation censé limiter les effets de la volatilité des prix sur le marché mondial. Dans les coopératives laitières, qui représentent plus de la moitié du lait collecté en France, certains règlements prévoient l'instauration d'un prix "A" relativement stable pour un volume de lait collecté, qui correspond plus ou moins à celui de la période des quotas. Mais ils ajoutent aussi un prix "B", souvent plus faible, correspondant aux surplus de volumes. Parfois, cela peut aller jusqu'à un prix "D" etc. Une politique de prix qui peut donc vite s'avérer néfaste en cas de surproduction.

Et alors que les volumes produits tendent à augmenter et que la demande ne suit pas voire chute, les prix sont logiquement orientés à la baisse dans toute l'Europe. Pourtant la France reste le pays où le litre de lait est le mieux payé, à hauteur de 277 euros la tonne en moyenne en juillet 2016 contre 232 euros en Irlande et en Allemagne et même 216€ en Belgique. Un prix supérieur de 15% à ceux de ses concurrents principaux qui ne facilite pas la tâche aux producteurs français.

L'Allemagne est bien plus compétitive que la France dans les échanges avec les pays tiers et les conséquences se font sentir : depuis 2009, le voisin allemand a détrôné la France comme principal producteur et exportateur européen de produits laitiers.

Une politique de prix féroce de la part des distributeurs

C'est ce constat de manque de compétitivité qu'utilisent les industriels français pour justifier leurs nouvelles baisses de prix à l'achat du litre de lait. Lactalis, le numéro un mondial du secteur, a ainsi annoncé acheter la tonne de lait à 257 euros pour juillet et août 2016 (contre 363 euros un an auparavant), soit 10 à 30 euros de moins que ses concurrents nationaux Bongrain, Sodiaal, Bel ou encore Danone. Si le groupe Lactalis se dit "tout à fait conscient des difficultés que rencontrent les producteurs aujourd'hui" il tient à remarquer que "quand des concurrents belges ou néerlandais qui se trouvent à peu de distance de nous paient 30, 40, 50 centimes de moins le prix du lait qu'en France, c'est évident que nous devons aussi tenir compte de cette réalité".

Par cette nouvelle baisse le groupe français fragilise donc un peu plus une filière déjà affectée par la chute des cours et la surproduction. Lactalis a néanmoins ajouté que les producteurs laitiers en contrat avec elle bénéficiaient d'un "soutien financier allant au-delà des conditions contractuelles" qui représente "un complément de prix de 30 euros/1.000 litres sur le prix de base" pour le mois de juillet.

La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) considère elle que cette nouvelle politique de prix est un véritable hold-up sur les producteurs permettant aux industriels de "brader leurs produits, et, plus sûrement, de faire une deuxième année de bénéfices record". Les industriels de lait de grande marque s'octroieraient en effet une marge de 40% sur le prix d'un litre de lait contre 25% pour les producteurs.

Lactalis, symbole du ras-le-bol des exploitants laitiers

Les producteurs de lait craignent que cette nouvelle politique de prix de Lactalis "donne la tendance" pour les autres opérateurs du secteur et n'ont donc pas hésité à protester contre le leader français. Dans une lettre ouverte envoyée au président de Lactalis Emmanuel Besnier, deux syndicats agricoles ont ainsi affirmé que "les dernières annonces de prix du lait payé [...] soufflent un vent de panique et d'inquiétude dans les campagnes" avant d'ajouter qu'elles "attisent une colère grandissante des producteurs vis-à-vis du groupe [Lactalis]".

Le 29 juillet dernier une trentaine d'agriculteurs avaient déjà posé des autocollants sur les produits laitiers du groupe français dans deux supermarchés du Mans pour protester contre ce faible niveau des prix. On pouvait notamment y lire "Ce produit laitier ruine les éleveurs" ou encore "Ce produit laitier crée du chômage". La manifestation qui commence aujourd'hui devant les locaux de Lactalis à Laval pourrait elle durer plusieurs jours afin de mettre sous pression l'entreprise d'Emmanuel Besnier pour qu'elle cède sur une renégociation des prix du lait.

À lire également

  • Crise du lait : l'UE donne son feu vert à des accords sur la production
  • Crise agricole : le prix du lait a encore baissé, de 8% en un an
  • "Le système laitier dérégulé est catastrophique" (Fnil)
  • Pourquoi le lait bout entre l'Allemagne et la France
  • Les éleveurs laitiers allemands protestent contre le plan d'urgence français

Dans un communiqué publié jeudi dernier, le numéro un mondial du lait a voulu rappeler "qu'il n'y a qu'en France où le syndicalisme agricole refuse la réalité du marché et s'en prend à une entreprise en particulier" avant de s'interroger : "Quel modèle souhaite la FNSEA et la FNPL ? Une France laitière en dehors du marché avec une forte réduction des volumes et du nombre de producteurs ou une agriculture qui essaie de rester parmi les leaders européens?". L'affrontement entre les producteurs laitiers et l'industriel français ne semble pas près de s'arrêter.

Constant Méheut

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