Fraude fiscale : le verrou de Bercy entrouvert par le Sénat

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Le projet de loi sur la lutte contre la fraude a été adopté en première lecture au Sénat dans la nuit du 3 au 4 juillet. L'article 13 vise à supprimer le verrou de Bercy mais ne fait que l'encadrer.
Le projet de loi sur la lutte contre la fraude a été adopté en première lecture au Sénat dans la nuit du 3 au 4 juillet. L'article 13 vise à supprimer le verrou de Bercy mais ne fait que l'encadrer. (Crédits : Reuters)
Les sénateurs ont adopté dans la nuit du 3 au 4 juillet un amendement encadrant le monopole des poursuites en matière de fraude fiscale réservé à Bercy. Insuffisant, protestent certains parlementaires et des associations comme Anticor et le Syndicat de la magistrature.

Sautera, sautera pas ? Le fameux « verrou de Bercy », le régime dérogatoire qui soustrait le délit de fraude fiscale au droit commun et attribue le monopole des poursuites pénales au ministre du Budget, a la vie dure. Dans la nuit du 3 au 4 juillet, les sénateurs ont adopté en première lecture le projet de loi sur la lutte contre la fraude, dont l'article 13 amendé qui vise officiellement à supprimer ce monopole des poursuites exercé par l'administration fiscale.

Le Sénat a décidé « de supprimer le verrou de Bercy et de le remplacer par un mécanisme qui réserve le cumul des sanctions administratives et pénales aux cas de fraudes les plus graves », a déclaré le rapporteur général de la commission des Finances du Sénat, Albéric de Montgolfier, auteur de cet amendement introduit en commission.

Ces fraudes doivent respecter trois critères cumulatifs : des pénalités d'au moins 80%, un montant supérieur à un seuil fixé par décret et des critères aggravants (récidive, mandat électif, membres du gouvernement, etc).

Un texte « cosmétique » pour l'opposition

Le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, qui s'est déclaré opposé à la suppression du verrou, a indiqué son « accord de principe » à cette disposition.

« L'Assemblée nationale souhaitera sans doute améliorer l'écriture de cet article », a-t-il déclaré en séance, en répétant que « les clés du verrou se trouvent sans doute au Parlement ».

Cet aménagement est « largement insuffisant » aux yeux de l'opposition sénatoriale, notamment la socialiste Sophie Taillé-Polian, qui avait porté une proposition de loi, rejetée, supprimant le verrou.

« Ce texte reste modeste, se contentant de mesures cosmétiques, et souhaitant rendre acceptable le maintien du verrou de Bercy », a jugé le sénateur communiste du Nord Eric Boquet. « La bataille continuera... inlassablement car c'est le sens de l'histoire. Transparence et justice en démocratie ! » a-t-il ajouté sur Twitter.

La sénatrice de l'Orne Nathalie Goulet (Union centriste) a qualifié l'amendement de  « texte 'Canada Dry'. Ça ressemble à la suppression du verrou de Bercy, mais ça ne supprime pas le verrou de Bercy. »

Le Syndicat de la magistrature critique

Les critiques sont venues aussi de la société civile. Plusieurs ONG, Anticor, Attac France, CCFD-Terre Solidaire et Oxfam France, ont déploré le manque d'ambition du texte, dans un communiqué commun avec le Syndicat de la magistrature.

« Malgré plusieurs amendements qui auraient permis une véritable ouverture, sur la base notamment des propositions du récent rapport de la mission d'information parlementaire, le verrou de Bercy persiste encore largement.

Les dispositions votées aujourd'hui par la majorité des sénateurs-trices, ne permettent pas, loin s'en faut, de donner à la justice un rôle dissuasif effectif et de garantir que les cas de fraude les plus graves et les montages douteux de grandes entreprises soient jugés et sanctionnés de manière exemplaire. En effet, très peu de dossiers resteront transmis à la justice, sur la base de critères très restrictifs. De plus, l'examen conjoint par l'administration et la justice, tout comme la possibilité pour la justice de s'auto-saisir ne sont pas prévus » écrivent ces organisations.

Elles critiquent aussi l'extension à la fraude fiscale de la Convention judiciaire d'intérêt public (CJIP), d'inspiration anglo-saxonne, créée par la loi Sapin II, qui permet de négocier une amende, sans reconnaissance de culpabilité, et qui introduit « un nouveau système de justice à deux vitesses. »

Le Syndicat de la magistrature et les associations appellent les députés à « rectifier le tir et prévoir enfin des mesures qui ne se réduiront pas aux apparences et aux déclarations d'intention. »

Pas de police fiscale à Bercy

Les sénateurs ont également rejeté la création d'un service de police fiscale dépendant de Bercy, mesure phare du projet de loi, écartée en commission. Ils ont préféré renforcer les moyens du service existant rattaché au ministère de l'Intérieur, la brigade nationale de répression de la délinquance fiscale (BNRDF), qui comprend une quarantaine d'agents.

Le Conseil d'État avait d'ailleurs estimé en mars que la création de ce nouveau service d'enquête judiciaire à Bercy « ne serait pas conforme aux impératifs de bonne administration et susciterait de sérieux problèmes de concurrence entre services et de coordination de leurs interventions. »

Gérald Darmanin a regretté la suppression de ce dispositif, écartant l'idée d'un quelconque doublon.

« Nous y reviendrons avec les députés pour le rétablir et enrichir encore le texte ! », a-t-il affirmé sur Twitter.

Interrogé en séance sur le montant de la fraude fiscale en France, Gérald Darmanin a livré une évaluation très large « entre 20 et 80 milliards d'euros », reconnaissant que « le chiffre officiel validé par le gouvernement [20 milliards, dont 12 milliards recouvrés sous forme de redressements], est sans doute bien en deçà de la réalité de la fraude fiscale. »

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Commentaires
a écrit le 05/07/2018 à 10:58 :
Par esprit démocratique ;
il faudrait «  renforcer » les sanctions contre toute la classe politique et fraude.
a écrit le 05/07/2018 à 10:07 :
On n'arrête pas de montrer du doigt les fraudeurs fiscaux. Mais on ne se demande jamais pourquoi les gens fraudes. Vous travaillez DUREMENT pour gagner de l'argent et là quelqu'un vient vous prendre le fruit de votre travail pour une soi-disante solidarité ou encore pour permettre le développement du pays ou autre rêverie ... alors que tout cette argent c'est pour se mettre les mettre dans les poches (des politiciens ou fonctionnaires haut gradé). Si cette argent servait vraiment à développer le pays ça se verrait !!! pour l'instant je ne vois que des infrastructures qui se dégradent.
a écrit le 05/07/2018 à 9:33 :
Il y a ceux qui connaissent la loi, ceux qui connaissent les juges - de Coluche et ceux qui font la loi au service de...
a écrit le 05/07/2018 à 9:02 :
Voyant comem les sénateurs ont du mal à lever l'immunité de l'un d'entre eux on peut en effet douter sur la finalité d'une telle démarche, maintenant on comprend qu'ils ne veuillent pas laisser tout le bénéfice aux serviteurs des riches au pouvoir voulant leur part du gateau eux aussi.
a écrit le 04/07/2018 à 21:33 :
L' évasion fiscale des copains du CAC rendue possible par l' UE et l' article 63 du TFUE, là, pas touche ....
Voilà l' exemple de Neelie Kroes alors vice commissaire européen.
Cinq mois après les « Panama papers », le consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont eu accès à de nouveaux documents confidentiels sur le monde opaque des paradis fiscaux : les « Bahamas Leaks ».

Ces documents obtenus par le journal allemand « Süddeutsche Zeitung » portent sur 175 480 structures offshore enregistrées aux Bahamas entre 1959 et 2016. Ils dressent l’équivalent d’un « registre du commerce » pour ce paradis fiscal opaque, levant le voile sur l’identité des administrateurs de certaines de ces sociétés, jusque-là anonymes.

Ce que l’on a appris le 21 septembre 2016, suite à des révélations faites par le journal allemand Süddeutsche Zeitung, c’est que le cas de Neelie Kroes a rebondi avec l’affaire des « Bahamas Leaks ».

Confondue par des documents, l’ancienne commissaire à la concurrence, après avoir nié dans un premier temps, a fini par reconnaître avoir été directrice d’une société off-shore aux Bahamas pendant son mandat européen.

Non seulement, détenir de telles fonctions est strictement interdit pour un Commissaire européen, selon le droit communautaire, mais nul n’ignore que de nombreuses sociétés enregistrées aux Bahamas sont des sociétés-écrans pour organiser de l’évasion fiscale frauduleuse ou du blanchiment d’argent sale.

Le poisson pourrit toujours par la tête.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Neelie_Kroes
a écrit le 04/07/2018 à 16:46 :
ALORS MR Bayrou vous aviez pourtant dit politique irreprochable ????? ET POUR LES ATTACHES PARLEMENATAIRES LE PEN et condamné pouquoi pas le modem ?

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