La formation professionnelle, "véritable trappe à inégalités professionnelles"

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(Crédits : Jean-Paul Pelissier)
Un rapport mené par Catherine Smadja, en collaboration avec le Conseil supérieur à l’égalité professionnelle, dresse un bilan critique quant à la formation professionnelle. Ce processus d’apprentissage renforcerait les inégalités entre les femmes et hommes déjà fortes dans le monde du travail. En le remettant ce mardi à la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et en parallèle à la réforme de la formation professionnelle, prévue ce printemps, le texte comporte aussi des recommandations.

« Lorsque les considérations d'égalité au sein de la société rejoignent les intérêts économiques du pays et des acteurs, il n'y a aucune raison d'hésiter », argumente le rapport rendu par Catherine Smadja, en collaboration avec le Conseil supérieur à l'égalité professionnelle.

Le texte s'inscrit dans la continuité du Tour de France mené par la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, en préambule à un projet de loi prévu fin-mars. Il intervient également alors que le gouvernement a lancé des négociations entre les partenaires sociaux pour réformer la formation professionnelle.

Le texte transmis, fort de plus d'une centaine de pages, dresse de nombreux constats alarmants quant aux inégalités salariales. Il rappelle en introduction que si, les lois se sont succédées pour tenter de faire respecter le traditionnel crédo « à poste égal, salaire égal », les chiffres sont sans équivoque :

«être une femme est un handicap sur le marché du travail français».

Les femmes gagnent toujours, environ, 24% de moins que leurs homologues masculins et le noyau inexpliqué s'élève à 9%. 9% d'écart entre une femme et un homme qui ont le même poste dans la même entreprise. Si pour éclairer d'une part et éradiquer ensuite ce problème, des inégalités sont remarquables dès les études : les femmes se tournent en effet vers des spécialisations ou des métiers moins rémunérateurs ; les disparités se poursuivent ensuite. La preuve en est, la féminisation des licences et des masters progresse de 4% dans le monde ces 10 dernières années tandis alors qu'elle diminue de 3% en France, rappelle le rapport. Le monde du travail n'est pas exempt d'inégalités : en atteste la faible mixité de nombreux métiers :

« Sur un total de 86 métiers, 47% des femmes sont concentrées sur 10 métiers alors que les 10 métiers employant le plus d'hommes n'en réunissent que 31%. »

À cela, s'ajoute tout un panel de difficultés supplémentaires tout au long de la vie professionnelle. Le rapport élaboré par Catherine Smadja alerte donc le gouvernement d'une part sur les risques avérés d'accroissement des inégalités entre les femmes et les hommes.

« Le constat est net : la formation professionnelle ne permet pas de renforcer l'égalité entre les hommes et les femmes, on peut même avancer l'argument qu'elle renforce aujourd'hui les inégalités. »

Revalorisation salariale après la formation, accès, informations : les femmes largement discriminées

Pour amener le sujet, le texte rappelle tout d'abord que la formation professionnelle a fait l'objet de nombreuses réformes, mais que, « malgré des actions locales nombreuses, les discours sur l'égalité professionnelle tardent à faire sentir leurs effets ». Sans surprise, « les femmes sont clairement désavantagées au regard de l'accès aux principaux dispositifs de formation », constate Catherine Smadja. Seuls 40% des salariées, sur celles y ayant la possibilité, bénéficient du plan de formation des entreprises. Pourtant, paradoxalement, elles sont davantage demandeuses face à leurs homologues masculins et se sont même emparées des nouveaux outils de formation professionnelle tels que le compte personnel de formation (CPF) ou le conseil en évolution professionnelle -dont elles représentent 70% des bénéficiaires.

La question de l'accès est aussi au centre des inégalités puisque le taux d'accès des hommes s'élève à 45% contre 43% pour les femmes. Une inégalité qui augmente chez les cadres (57% des femmes cadres se sont formées contre 62% des hommes) et qui grimpe du côté des salarié.e.s moins qualifié.e.s (« huit points séparent le taux d'accès à la formation des hommes et des femmes employé.e.s et jusqu'à neuf points ceux des ouvriers et des ouvrières. »)

Et après avoir bénéficié d'une formation, les femmes continuent de subir des inégalités puisque du côté des rémunérations après formation, la valorisation financière est supérieure chez les hommes (8,5% bénéficient d'une augmentation salariale contre 6,7% chez les femmes).

Face à cela, les femmes ont plus de difficultés pour suivre une formation, surtout lorsqu'elle a lieu hors temps de travail et elles ont moins accès à l'information la concernant.

Le tournant du numérique, une opportunité pour les femmes ?

Malgré des remarques alarmantes, le constat n'est pas tout noir puisque Catherine Smadja rappelle que le numérique, qui apporte des changements technologiques et des évolutions des métiers, représente l'opportunité de « rattraper les inégalités ».

« C'est le bon moment d'agir, note le rapport, puisqu'il y a la véritable prise de conscience que le pays doit agir. [...] Il y va du respect du principe d'égalité, mais aussi de l'avenir économique du pays et de la réussite économique des entreprises. »

Avant d'ajouter que, selon France Stratégie, « faire converger les taux d'emploi et d'accès aux postes élevés des personnes discriminées - même sans toucher aux questions de temps partiel - rapporterait 7% du PIB, soit environ 150 milliards d'euros. Des gains économiques auxquels les femmes contribueraient en l'occurrence à hauteur de 97%. »

| Lire aussi : Marché du travail : l'égalité femmes-hommes ferait bondir le PIB mondial de 3,9%

Un projet de loi fin mars


Pour aiguiller le gouvernement vers des pistes d'amélioration, le rapport fait état de plusieurs recommandations. Il appelle à « penser l'égalité comme une stratégie globale » c'est-à-dire en inscrivant un « réflexe égalité » dans l'ensemble des politiques publiques ou stratégies d'entreprises concernant l'emploi et la formation.

Le rapport invite à mener un grand programme de communication et d'information sur les possibilités de formation pour les femmes et à « mieux orienter les jeunes filles et femmes vers des parcours complets de formations pour des métiers d'avenir ». Cela va d'une gestion prévisionnelle des besoins en mains-d'œuvre, à la concertation entre les branches professionnelles et les régions en passant par la création de « parcours gagnants vers l'emploi » en favorisant un « sourcing » de femmes. Et, pourquoi pas à des « objectifs chiffrés de participation de femmes ». Des quotas, qui, dit le rapport, peuvent être d'abord indicatifs puis contraignants au bout de 3 ou 5 ans si la progression est insuffisante.

Enfin, faciliter l'accès et le suivi des formations continues pour les femmes (mesures pratiques, formations en ligne, mentorats, remise à niveau après un congé maternité...) est également nécessaire d'après le rapport.

@MarleneSchiappa : "Les femmes se forment pour rester à leur poste de travail, les hommes se forment pour évoluer professionnellement."#Egapro pic.twitter.com/EJrKHmqr3v

— CSEP (@CSEPfh) 20 février 2018

Le Conseil supérieur de l'égalité professionnelle devrait, quant à lui, rendre ses recommandations à la secrétaire d'État à la fin du mois de mars. Une nouvelle contribution au Tour de France de l'Égalité, préambule du projet de loi à venir, juste après.

> Pour aller plus loin, le rapport complet à lire ici.

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Commentaires
a écrit le 22/02/2018 à 14:11 :
C'est toujours pareil : tant que certains idéologues continueront à prétendre que l'égalité c'est d'avoir tous le même salaire, ce qui s'appelle le communisme (et encore, dans sa version théorique uniquement), ceux qui voient bien qu'ils ne gagnent pas autant que d'autres se sentiront discriminés.

La discrimination ne vient pas d'une situation réelle, elle vient de ce que certains voient un intérêt à se dire victimes (dans le cas présent ce sont certaines femmes, mais le principe est le même à chaque fois). Comme si les ouvriers se plaignaient de ne pas gagner autant que les dirigeants d'une société du CAC40, ou les étudiants en stage de ne pas gagner autant qu'un salarié qui a 30 ans de boîte. Ah pardon, c'est vrai que certains trouvent ça anormal, et donc s'en plaignent aussi. L'esprit de victimisation n'est décidément pas plus féminin que masculin.
a écrit le 22/02/2018 à 10:03 :
"elles ont moins accès à l'information la concernant" Ah bon?! Les femmes ont moins accès aux affichages, moins accès aux intranet et moins accès à internet???

Il est étonnant de parler d''égalité sans parler des congés maternité et de la bonification des points de retraites pour chaque enfant.
Soit on parle d'égalité et il faut mettre tout dans la balance, soit il faut reconnaitre que les hommes et les femmes sont différents et peuvent aspirer à des carrières différentes.
A ce rythme, la prochaine étape c'est mettre de force mettre des femmes dans les filières considérées comme pas assez féminisées!
Réponse de le 22/02/2018 à 11:47 :
Pas très constructif.
Oui les femmes peuvent disposer de moins de temps pour s'informer que les hommes.
a écrit le 21/02/2018 à 16:01 :
Argumentaire typique de politiques déconnectés de la réalité.
Avec un chomage a 10% les salaires n'augmenterons pas. La seule solution pour résorber l'inégalité Homme femme serait un chomage à 2% qu force les entreprises à intégrer réellement les femmes de manière attractive.
Mais ca nos politiques sont incapables de le réaliser.
Alors dans dix ans on reparler du sujet dans les mêmes termes.
Réponse de le 21/02/2018 à 18:35 :
Les salaires des hommes n'ont, en effet, aucune raison d'augmenter en l’absence d'inflation , ceux des femme si puisqu'elles rapportent plus aux entreprises en étant payées moins que leurs homologues masculins et qu'elles ont un déficit de formation qui une fois résorbé leur permettra de valoriser leurs nouvelles compétences.
a écrit le 21/02/2018 à 9:56 :
" Catherine Smadja rappelle que le numérique, qui apporte des changements technologiques et des évolutions des métiers, représente l'opportunité de « rattraper les inégalités »".

Il va falloir se dépêcher avec l'IA qui arrive à grand pas.
Réponse de le 21/02/2018 à 11:08 :
👍😂 génial & pertinent votre message.
Réponse de le 21/02/2018 à 18:37 :
Les robots risquent de nous mettre tous dans le même sac, pour eux, mâles ou femelles, nous serons surtout des animaux fragiles. Au moins, ils gommeront les inégalités dues au sexe, à l'ethnie, à l'origine..
Réponse de le 22/02/2018 à 7:35 :
Si l'informatique est en panne de candidats, c'est justement à cause du dumping des pays émergeant. Les entreprises du numérique françaises se sont empressées d'investir à l'étranger au détriment de notre mains d'oeuvre hautement qualifiée. Résultat : baisse de candidats et perte de marchés (voir les derniers chiffres de la balance commerciale des services...). L'informatique n'est plus un marché d'avenir en france, et c'est sans doute principalement pour cela qu'on veut y introduire plus de femmes.
a écrit le 21/02/2018 à 9:22 :
Il y a en France une prime à la grande gueule et au rapport de force et donc les hommes (ouvriers) sont avantagés par rapport aux femmes dans tous les univers de type usine. Il n'y a qu'à voir dans quelles conditions lamentables travaillent les femmes dans de nombreux EPHAD.
La formation est de toute façon inégalitaire car les grandes entreprises se reposent largement sur des entreprises sous-traitantes pour des tâches sous-qualifiées et sous payées (comme le ménage).
Par ailleurs les femmes souhaitent et sont bien plus capables d'évoluer professionnellement que les hommes (2/3 de bilans de compétences pour 1/3 d'hommes à Paris)
a écrit le 21/02/2018 à 9:18 :
Décodeur dimension réalité :

Les «  inégalités « au travail   vont au- delà des guerres de «  sexes » et d’egalite Entre hommes et femmes.

Les «  blocages » sociales sont dus à l’orientation et au choix des mouvements politiques dominantes officiels ou officieuses ( c’est du pareil au même )

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