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Le programme du Front National est-il celui des communistes des années 1970 ?

Photo de Jérôme Cristiani

Jean-Christophe Chanut

Publié le 27 avril 2015 à 05:30

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Le 19 avril sur Canal +, François Hollande a estimé que "Mme Le Pen parle comme un tract du parti communiste des années 70". La comparaison entre le programme du Front National et celui du PCF des années 70 est-elle pertinente?

Dimanche 19 avril, intervenant sur Canal +, François Hollande a jeté un pavé dans la mare en déclarant : « Mme Le Pen parle comme un tract du parti communiste des années 70 ». Des propos qui ont déclenché des cris d'orfraie dans les rangs d'une bonne partie de la « gauche de la gauche ». Et beaucoup de s'interroger : comment le président de la République, sous peine de vouloir « ringardiser » la présidente du Front National, en venait finalement à « insulter » le parti communiste français (PCF) et ses dirigeants actuels ?

Une petite phrase d'ailleurs loin d'être isolée. Depuis quelques temps, notamment dans les rangs de l'UMP, plusieurs dirigeants politiques attaquent le programme économique et social du FN, le qualifiant «d 'extrême gauche ». Ce fût notamment le cas de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé. Mais où se situe la vérité ? Est-il exact que le programme économique et social du FN ressemble à celui du PCF des années 1970 ? Tentative de réponse, bien qu'il soit très difficile d'établir un parallèle entre deux époques totalement différentes.

D'abord, il convient de remarquer que la « sortie » de François Hollande ne se limitait pas à ce petit bout de phrase. Son propos était davantage étayé. Ainsi, le message complet du président était le suivant :

«Mme Le Pen parle comme un tract du Parti communiste des années 70, parce que c'est ça en réalité, en pensant qu'on peut fermer les frontières, qu'on peut nationaliser les industries, qu'on peut sortir un certain nombre de capitaux de notre pays sans qu'il y ait de risque. Sauf que le Parti communiste, il ne demandait pas qu'on chasse les étrangers, qu'on fasse la chasse aux pauvres, parce que même les pauvres finissent par penser qu'il y a plus pauvre qu'eux qui leur prennent le peu qu'ils ont ».

Des divergences profondes sur la politique migratoire

Première remarque donc, le président prend bien soin de ne pas mettre le PCF et le FN dans le même sac sur la politique migratoire. S'il accuse explicitement dans son propos le FN de mener « une chasse aux étrangers », c'est pour lever tout soupçon sur ce point de la part du PCF.
Alors, certes, on se souviendra de cet épisode de décembre 1980 quand des militants de la section PCF de Vitry-sur-Seine, une commune populaire, s'employèrent avec l'aide d'une pelleteuse à démolir l'escalier extérieur d'un foyer pour travailleurs immigrés où devaient être accueillis 300 travailleurs maliens « chassés » de la vile de Saint-Maur, nettement plus résidentielle. La furie médiatique se déchaîna et le PCF fût taxé de racisme. Le Parti eu beaucoup de mal à expliquer qu'il luttait en fait contre l'instauration de ghettos dans des quartiers déjà extrêmement fragilisés et que l'effort devait être mieux réparti entre les différentes municipalités.

Quelques semaines plus tard, Robert Hue, maire communiste de Montigny-les-Cormeilles, jeta maladroitement à la vindicte publique une famille marocaine accusée de se livrer à un vaste trafic de drogue. Là aussi, la presse se déchaina contre le maire. Pourtant, de façon prémonitoire, le PCF, certes extrêmement maladroitement, dénonçait le risque de voir les cités tomber dans l'économie parallèle de la drogue sous la pression du chômage.... Il faudra attendre des années avant que ce sujet devienne une préoccupation nationale dans ce que l'on appellera « la politique de la ville ».

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Le programme commun PC-PS a été signé en 1972

Sur le plan économique et social, la comparaison effectuée par le président de la République est étonnante car, dès 1972, le PCF et le tout nouveau parti socialiste, né au congrès d'Epinay un an plus tôt, ont signé un « programme commun » de gouvernement. Ils seront ensuite rejoints par les Radicaux de gauche. La rupture de ce programme commun se produira en 1977. Donc, faire allusion aux idées économiques du PCF des années 70, c'est également faire référence à celles du PS, puisqu'elles étaient partagées par les deux formations...

Le programme prévoyait ainsi des nationalisations : «Pour briser la domination du grand capital et mettre en œuvre une politique économique et sociale nouvelle, rompant avec celle qu'il pratique, le gouvernement réalisera progressivement le transfert à la collectivité des moyens de production les plus importants et des instruments financiers actuellement entre les mains des groupes capitalistes dominants». Un programme qui sera de fait appliqué à l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981.

Mais que dit le parti de Marine Le Pen en 2015 ? Le FN propose juste de nationaliser les entreprises en difficulté - Florange, PSA, etc. -, les sociétés d'autoroutes et « temporairement » le secteur bancaire « pour assainir les pratiques bancaires ». Le programme est donc nettement moins ambitieux que celui du PS-PC qui visait des pans entiers de l'économie.

Il y a d'autres points communs entre les deux programmes... Mais ce n'est pas réellement une surprise sur certains sujets. Ainsi sur le pouvoir d'achat, quelle formation politique ne va pas promettre de l'améliorer ? Dans les années 70, le programme PS-PC ne voulait plus aucun salaire à temps complet au-dessous de 1.000 francs, mais n'évoquait pas de baisses de cotisations, peu à la mode alors. Le FN lui préconise d'augmenter de 200 euros les salaires de moins de 1,4 Smic, via une baisse des cotisations sociales salariales qui serait compensée par une cotisation sur les produits importés. Concernant la retraite à 60 ans, elle faisait partie des revendications PS-PC (l'âge légal de la retraite était alors fixé à 65 ans) et un retour à l'âge effectif de 60 ans pour liquider sa retraite est également mentionnée dans le projet du FN.

On peut également noter des similitudes en matière fiscale. Mais, là aussi, ce n'est pas étonnant puisqu'en général tous les partis politiques prônent un allégement de l'impôt pour les moins favorisés et/ ou les classes moyennes. Ainsi, le FN souhaite une plus grande progressivité de l'impôt sur le revenu avec l'instauration de nouvelles tranches sur les hauts revenus. Le projet PS-PC, lui, prône des « allègements » pour la « population laborieuse » et Georges Marchais prétendait taxer à 100 % les revenus de plus de 40.000 francs. C'est le fameux « au-dessus de 4 millions, je prends tout ! » qui représente un programme nettement plus ambitieux.

Idem pour les entreprises, si le duo PS-PC voulait davantage taxer le « grand capital », le FN , lui, veut instituer une progressivité de l'impôt sur les sociétés et même imposer une taxe de 15% sur les résultats nets « des 50 plus fortes capitalisations boursière » qui serait affectée à « une réserve spéciale de réindustrialisation ».

La question des frontières, de l'Europe et de l'Euro


Mais c'est sur la question des frontières en général et de l'Europe en particulier que la comparaison est la plus difficile à effectuer. Au niveau de la politique monétaire européenne, les années 70 peuvent être considérées comme préhistoriques. Il n'existait rien ou si peu. L'Union douanière a été créée en 1968, et, en 1972, il avait été institué le serpent monétaire européen - ancêtre du système monétaire européen - qui avait pour but de limiter à 2,25% les fluctuations des taux de change monétaires entre les pays membres de la Communauté économique européenne (CEE). Le programme PS-PC n'était pas opposé au marché commun, simplement il préconisait d'œuvrer « pour l'instauration d'un contrôle des mouvements de capitaux dans le Marché commun afin de préserver celui-ci des courants spéculatifs et de faire obstacle aux prises de contrôle des secteurs vitaux de l'économie par des groupes multinationaux.»

Plus généralement, au niveau mondial, rappelons que l'Organisation mondiale du commerce (OMC) n'existait pas (créée en 1995) et on ne parlait pas encore de « mondialisation des échanges ». Le programme PS-PC préconisait le « développement - largement ouvert à l'échelle mondiale - des échanges et de la coopération [qui] correspond aux exigences du progrès économique et social». Cependant, le programme s'autorisait une dose de protectionnisme : «Le recours à des restrictions quantitatives et à une protection douanière renforcée sera réservé à des situations exceptionnelles le rendant nécessaire».

En 2015, la donne a complètement changé : l'Union européenne et la zone euro ont été instituées, les droits de douanes ont été largement abolis ou, à tout le moins, abaissés. C'est donc dans le contexte d'une économie française largement intégrée que le FN veut renouer avec un "protectionnisme stratégique qui sera ajusté, ciblé et flexible", via l'instauration de droits de douane « afin de rétablir une juste concurrence avec les pays dont l'avantage concurrentiel est issu du moins disant social et des manipulations monétaires ».

Mais c'est surtout sur l'euro que le Front National fait entendre sa différence en préconisant :

« la France doit préparer, avec ses partenaires européens, l'arrêt de l'expérience malheureuse de l'euro, et le retour bénéfique aux monnaies nationales qui permettra une dévaluation compétitive pour oxygéner notre économie et retrouver la voie de la prospérité. Le couple franco-allemand doit jouer ce rôle moteur dans cette concertation et cet arrêt programmé de l'expérience de l'euro ».


Bien entendu, sur ce point, aucune comparaison n'est possible avec les années 70. Outre l'inexistence de l'euro alors, l'inflation forte rendait la pratique des dévaluations plus risquées, notamment pour le pouvoir d'achat, mais elle était courante, et la droite de gouvernement y recourrait souvent également. Le temps du "franc fort" attaché au mark ne viendra que dans les années 1980 et sera une des raisons de la rupture entre le PS et le PC. Le programme commun PS-PC des années 1970 s'occupe, du reste, assez peu de la question monétaire.

Reste que, d'une façon générale, il est tout de même extrêmement difficile d'appréhender le programme social et économique du Front National.  Certes, depuis l'accentuation de la crise, ce programme s'est doté d'oripeaux sociaux pour mieux capter un électorat totalement désabusé par les partis classiques. Mais cette posture sociale est relativement récente. Dans les années 90, Jean-marie Le Pen, alors président du FN, affichait au contraire un libéralisme économique à tout crin. Voyant son modèle dans les politiques menées par Reagan et Thatcher. Le président d'honneur du FN  a d'ailleurs dernièrement critiqué sa fille qui aurait trop cédé à la mouvance "chevénementiste", entrée relativement récemment au FN, et à l'origine de cet opportun virage social. Mais différentes chapelles continuent de s'opposer au sein du parti. Et il y a une forte demande de réécriture - pour le modérer - du programme économique et social, notamment sur la question de l'euro. Donc il est difficile de s'y retrouver dans un programme un peu "attrape-tout".

L'irremplaçable rôle d'intégrateur du PCF

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Enfin, il reste un point crucial, éthique même, à souligner. Et il n'est pas d'ordre économique. François Hollande aurait dû davantage le souligner dans son intervention. Le parti communiste français des années 70 avait peut-être tous les défauts du monde : il était stalinien, très fermé aux évolutions de la société, volontairement aveugle sur ce qui se passait derrière « le rideau de fer »... Mais il a joué un immense rôle d'intégration de la classe ouvrière à la Nation. Les structures extrêmement délocalisées du PCF, présentes sur quasiment tout le territoire, ont permis à des milliers de personnes défavorisées de se former, de se doter d'une conscience politique, d'accéder à la culture, d'être fiers. Du fait de son implantation dans la population ouvrière - avec son important relais que constituait la CGT - , il a également permis à des milliers d'immigrés de s'intégrer dans la société française. Il tenait certes un discours de classe, mais pas de haine de l'autre. En 2015, le Front National a su capter un électorat populaire victime de la crise. Mais il est loin, très loin, de se retrouver dans un rôle similaire à celui du PCF.

Jean-Christophe Chanut

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