Métropoles et territoires : comment croître ensemble ?
Isabelle Boucq
Isabelle Boucq
« La fracture n'est pas aussi marquée qu'on le dit. » C'est Magali Talandier, économiste spécialiste en urbanisme et aménagement du territoire à l'Université Grenoble-Alpes, qui l'affirme. La chercheuse rattachée au Laboratoire « Politiques publiques, action politique, territoires » est une fine observatrice des flux de richesses entre les territoires. Elle s'intéresse en particulier à la « base résidentielle » de l'économie, ces ressources que captent les territoires indépendamment de leurs capacités productives tels que les navetteurs, les retraités, les touristes.
« On ne constate pas de situation où une métropole se porte bien alors que c'est catastrophique autour, et inversement. Par contre, dans les territoires au passé industriel, on trouve des exemples où les deux vont mal. En fait, on remarque une communauté de destin. »
Pourtant, France Stratégie, organisme gouvernemental de réflexion, publiait il y a quelques mois une note intitulée « Dynamiques et inégalités territoriales » qui se réjouissait du dynamisme des métropoles, mais s'inquiétait des inégalités en leur sein et dans leur périphérie. Les exemples les plus florissants - Nantes, Rennes, Bordeaux ou encore Annecy - jouent sur la complémentarité avec des périphéries qui cultivent leurs propres atouts tout en tirant parti de l'attractivité de la métropole. Du coup, l'ensemble du territoire attire et retient des habitants tout au long de la vie, des étudiants aux retraités.
Plutôt que d'égalité territoriale ou de solidarité, Magali Talandier préfère parler de réciprocité territoriale : entre la métropole et son Hinterland, chaque partie doit être au service du développement de l'ensemble.
Lorsque l'on évoque les inégalités entre une France des métropoles et une France périphérique, l'ombre de Christophe Guilluy n'est jamais loin. Dans ses ouvrages, notamment La France périphérique, ce géographe qui fait polémique oppose la France des métropoles, où « se concentre une nouvelle bourgeoisie qui capte l'essentiel des bienfaits du modèle mondialisé » et une France des petites et moyennes villes et des territoires ruraux, où seraient reléguées les catégories populaires les plus pauvres.
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Une vision que réfute le président de France urbaine, maire de Toulouse et président de Toulouse Métropole, Jean-Luc Moudenc :
Il promet d'ailleurs la sortie prochaine d'un livre qui présentera des exemples de collaborations réussies entre métropoles et territoires tout en dressant la liste « des problématiques sur lesquelles les ruraux et les urbains peuvent travailler ensemble pour éviter ce décrochage ».
Dans une interview publiée la semaine dernière dans La Tribune n° 205, à l'occasion des Journées nationales de France urbaine à Arras, Jean-Luc Moudenc rappelait qu'« il existe des innovations et des structures qui ne peuvent voir le jour ailleurs que dans les métropoles car c'est là que l'on trouve la recherche, l'enseignement supérieur et tous les ingrédients qui permettent le développement économique et la création d'emplois. » Comme beaucoup d'autres acteurs, y compris Jean-Michel Thornary qui dirige le Commissariat général à l'égalité des territoires, il décrit les villes comme les « locomotives » de la croissance.
Au sein de France urbaine, l'association des maires des grandes villes, présidents des grandes agglomérations et métropoles, on brandit deux mots d'ordre : une « alliance des territoires » qui suggère un développement partagé et une « République des territoires » qui s'appuie sur tous les territoires français.
Il y a huit mois, France urbaine et Manuel Valls, alors Premier ministre, signaient le pacte État-métropoles. « Première déclinaison territoriale du pacte État-métropoles signé le 6 juillet 2016 à Lyon, les 15 pactes métropolitains d'innovation visent à soutenir les 15 métropoles françaises dans leurs stratégies d'innovation pour construire la ville de demain », rappelle Jean-Michel Thornary, le commissaire général du CGET. Le pacte s'articule autour de deux axes principaux : un volet innovation articulé en cinq thèmes (outils et dispositifs intelligents, recherche et enseignement supérieur, mobilité et transports, aménagement urbain, écologie et performance environnementale) et un volet collaboration territoriale (développement économique, mobilité et transports, gestion des ressources, ingénierie territoriale et numérique).
Concrètement que promettent les pactes métropolitains ? Celui de Lille, par exemple, met l'accent sur le projet « Écobonus mobilité » pour décongestionner la circulation, la création de deux bassins de stockage bi-mode et l'amélioration du cadre de vie et des services aux populations des territoires ruraux dans son volet innovation, tandis que le volet coopération veut étendre « Écobonus mobilité » aux territoires limitrophes. À Strasbourg, le premier volet accompagnera la reconversion de la friche industrielle de la raffinerie de Reichstett en un site expérimental de transition économique, écologique et énergétique, et le deuxième volet soutiendra des projets de mobilité, d'emploi, de tourisme et de circuits courts de l'énergie avec les territoires adjacents. Rappelons que le budget alloué à ces 15 pactes est de 150 millions d'euros...
Le 1er mars, le Premier ministre recevait à Matignon les quinze présidents et présidentes des métropoles actuelles, ainsi que les sept présidents des futures métropoles (Metz, Saint-Étienne, Clermont-Ferrand, Tours...), l'élargissement du statut ne faisant par ailleurs pas l'unanimité. Tous se sont félicités de la rapidité de la mise en place des pactes métropolitains, huit mois seulement après la signature du Pacte État-métropoles, et de leur rôle d'accélérateur. Les représentants des métropoles « ont souligné la nécessité d'inscrire dans la durée les démarches de coopérations engagées dans le cadre de ses pactes avec les territoires périurbains et ruraux. » Le Premier ministre, avec quelques semaines devant lui, a annoncé qu'il comptait créer un Observatoire des dynamiques métropolitaines et des coopérations interterritoriales sous l'égide de France urbaine et du CGET en rappelant que les métropoles « ont également une responsabilité particulière, aux côtés de l'État, pour entraîner dans leur développement les territoires de France ».
Quel regard porte Magali Talandier sur les pactes métropolitains ? Pour elle, les pôles métropolitains sont des contextes intéressants pour réfléchir aux alliances de façon concrète et structurée et les pactes ont l'avantage d'être engageants. Mais elle prévient que l'effet d'entraînement est difficile à décréter.
Un spécialiste du développement rural qui souhaite témoigner sous couvert de l'anonymat se fait la voix des élus qu'il rencontre au quotidien.
Magali Talandier constate le même phénomène :
Le même spécialiste anonyme, fin connaisseur des collectivités locales cite la création en 2016 du Fonds de soutien à l'investissement local (Fsil) qui est doté de 1,2 milliard d'euros en 2017 et d'un certain nombre d'actions fléchées en direction de ces territoires, comme la revitalisation des centresbourgs et les contrats de ruralité.
On pourrait aussi mentionner la mise en place le mois dernier d'une plateforme numérique de la Caisse des dépôts, dédiée aux territoires.
Alors, comment les pactes d'innovation sont-ils perçus par les territoires ?
Isabelle Boucq