Présidentielle 2022 : "Le sentiment sur les réseaux sociaux est celui d'une campagne ennuyeuse et empêchée" (Véronique Reille-Soulte)

Spécialiste de la communication d'influence, à la tête d'un cabinet de conseil, experte de l'analyse de l'opinion, Véronique Reille-Soulte scrute les réseaux sociaux. Pour elle, cette campagne présidentielle est très singulière. Voici pourquoi.

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Véronique Reille Soult est présidente de BackBone Consulting
Véronique Reille Soult est présidente de BackBone Consulting (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Que vous apprend l'analyse des réseaux sociaux sur l'intérêt que portent les Français à cette campagne présidentielle ?

VÉRONIQUE REILLE-SOULTE -

Rarement, nous avons vu si peu d'intérêt de la part des Français pour une élection présidentielle. Le sujet s'est longtemps effacé derrière la guerre en Ukraine, le Covid, la question du pouvoir d'achat, etc. Les citoyens étaient pris par d'autres préoccupations. Même aujourd'hui, à quelques jours du scrutin, l'intérêt n'est pas aussi manifeste que lors des précédentes présidentielles.

Est-ce dû au président sortant qui est candidat à sa réélection alors qu'on voit un effet "drapeau" se dessiner ? Les internautes se disent sans doute : "à quoi bon, puisque les jeux sont faits". Même si, bien entendu, ce n'est pas le cas. On constate surtout  - et c'est très marqué sur les réseaux sociaux - qu'il n'y a pas d'engagement autour d'Emmanuel Macron - qui est pourtant désigné comme le favori - alors qu'en 2017, il avait bénéficié d'une forte phase de curiosité. En général, cette séquence est suivie par une phase d'intérêt, de notoriété. Puis par une phase d'engagement, d'adhésion - on partage, on commente, on like, on reprend les propos.

Emmanuel Macron n'est pas le seul à enregistrer peu d'intérêt. Pendant longtemps, ça a été le cas pour Marine Le Pen. Elle n'était pas très présente sur les réseaux. Il faut dire qu'elle n'a pas une équipe digitale très dynamique.

Quant à l'engagement, c'est pareil, outre sa base de sympathisants, Emmanuel Macron n'a pas suscité une forte adhésion. En revanche, on note beaucoup de rejet à l'égard du président qui a du mal à effacer son image d'arrogance, de président des riches, etc.

Quels sont les candidats qui ont suscité le plus d'intérêt et d'engagement ?

Eric Zemmour suscite, dès le début, de la curiosité, mais aussi de l'engagement. Il a une grosse communauté, qui se mobilise pour lui. Il a animé cette campagne, même si ces derniers jours, c'est un peu moins vrai. L'autre candidat qui gagne petit à petit de l'engagement, c'est Jean-Luc Mélenchon. Il attire - les jeunes notamment - et mobilise avec l'idée qu'il porte le vote "utile". Pour lui, sur les réseaux, les militants ou sympathisants "mouillent le maillot", partagent, le défendent, montent au créneau, diffusent ses idées.

A quelques jours du scrutin, Jean-Luc Mélenchon est sans conteste celui qui bénéficie de la communauté la plus active sur les réseaux. Ses meetings sont très relayés. Il est aussi celui qui a préempté les thèmes se rapportant au social, au pouvoir d'achat, mais aussi à l'écologie. Il a réussi à créer l'engagement. Ses formules punchline et son talent d'orateur ont à nouveau fait de lui un concurrent efficace sur les réseaux sociaux, dominés par le format vidéo, Tik Tok en tête.

Quels sont les mots-clefs qui animent cette campagne ?

Toute la thématique autour du revenu et du pouvoir d'achat arrive en tête. On le voit avec l'utilisation de mots comme : "riche, hausse des prix, inflation, salaire, carburant, etc." Ils sont souvent associés à "inquiétude, injustice".

L'Ukraine, aussi, anime la toile, avec les mots "guerre, sanctions, massacres". Les Français vont faire preuve d'indignation, de colère, de tristesse... La crainte se ressent aussi de ne pas savoir comment la situation va évoluer.

Je note aussi de nombreux messages ces derniers jours autour de l'affaire McKinsey. Depuis le 17 mars, il s'est échangé sur tous les réseaux - twitter, Facebook, Tik Tok, etc.- plus de 2 millions de messages autour de cette thématique. C'est beaucoup. Et ça signifie quelque chose. Par comparaison, on est à 900.000 sur l'Ukraine.

Enfin, il y a beaucoup de commentaires sur le manque de débats, de contradictions. Les gens ont le sentiment d'une campagne "empêchée". Empêchée par la guerre, le Covid, le refus de certains candidats de s'affronter. S'exprime alors une sorte de frustration.

Quels sont les changements vis-à-vis de 2017 ?

C'est très difficile de comparer les deux campagnes. Il y a cinq ans déjà, les réseaux sociaux étaient un peu différents. Il n'y avait pas Tik Tok, qui aujourd'hui est un canal très puissant. En 2017, l'apparition d'Emmanuel Macron faisait "parler". Il était nouveau dans le paysage, il créait la surprise, il interrogeait. Cette fois, les trois finalistes potentiels, selon les sondages - Emmanuel Macron, Marine Le Pen, et Jean-Luc Mélenchon- ont déjà fait au moins une campagne. On ne les découvre pas.

Seul Eric Zemmour a créé la nouveauté, et sa présence dans la campagne a longtemps été un sujet en soi. Surtout que c'est un de ceux qui a le plus imposé son tempo, lançant dans le débats des thématiques, des polémiques.

A contrario, Marine Le Pen a fait une campagne sans trop de vagues, mais justement, on voit qu'elle a évité les coups, les clivages. Elle n'a pas été trop visible, et du coup, elle s'est aussi préservée des attaques. Elle n'a pas créé l'actualité.

Et les autres candidats ?

Yannick Jadot n'a pas percé sur les réseaux. Anne Hidalgo ou Valérie Pécresse non plus. Elles ont suscité des moqueries et du rejet. Toutes deux seront restées sous les radars.

Pourtant Valérie Pécresse avait connu une forte montée lors de son investiture à la primaire, elle avait suscité la curiosité mais elle n'a pas su stimuler l'intérêt et encore moins l'engagement. Son influence n'a cessé de redescendre. Est-ce parce qu'elle est coincée entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ? Elle n'a pas trouvé d'espace.

Globalement, cette campagne a souvent été vécue par les internautes comme "ennuyante". Ça se mesure dans le nombre de messages échangés autour de la question des candidats, des élections, du scrutin, du vote. Entre le 22 et le 29 mars par exemple, on en comptabilise plus de 710.700 . C'est 10% de moins qu'il y a cinq ans, soit 7 jours avant l'élection. Une faible participation en ligne à l'image de l'abstention record attendue lors du vote.

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Commentaires 5
à écrit le 08/04/2022 à 15:02
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Les "conseillers" sont ils habilités a modérer les commentaires ne leurs étant pas favorables?

à écrit le 08/04/2022 à 8:53
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Une campagne empêchée dans une démocratie empêchée. Il n'y a jamais de débat de fond sur la structuration du pouvoir en france. On va rester une "démocratie exécutive" et non parlementaire et continuer a subir les errements et erreurs provoqués par l...

à écrit le 08/04/2022 à 8:53
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Les "conseillers" ont mauvaise réputation en ce moment, difficile de savoir s'ils ne travaillent pas pour leur paroisse!

à écrit le 08/04/2022 à 8:29
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Ben disons que les sirènes médiatiques nous chantent toujours la même chanson également: il n'y a pas d’alternative nous devons travailler plus, pour des métiers toujours plus ennuyeux ou difficiles, pour gagner moins. Forcément ça donne pas envie de...

à écrit le 07/04/2022 à 18:55
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Pourvu qu'ils se disent "à quoi bon pour le premier tour", les électeurs qui ne voterons pas pour le maitre, eux se déplaceront. TSM.

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