Serons-nous tous des télétravailleurs en 2050 ?

Au cours des dix-huit mois qui viennent de s'écouler, la crise sanitaire a redéfini le monde du travail, faisant du travail à distance une nouvelle norme pour plus d'un quart des actifs français. Avec la révolution du télétravail émergent naturellement de nouveaux enjeux, sur lesquels la Délégation à la prospective au Sénat a tenté d'enquêter. Dans un rapport publié jeudi 21 octobre, la Délégation analyse les opportunités et risques d'un tel tournant, en pesant le pour et le contre. Gains de productivité significatifs pour les entreprises et réduction de la fracture numérique entre territoires d'une part, substitution des télétravailleurs par des travailleurs étrangers moins onéreux et risques d'accroissement des cyberattaques et de l'empreinte numérique, de l'autre. Décryptage.

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Aujourd'hui, plus d'un actif sur quatre a recours au télétravail et cette proportion pourrait atteindre entre 30 et 50% de la population active française d'ici 2050.
Aujourd'hui, plus d'un actif sur quatre a recours au télétravail et cette proportion pourrait atteindre entre 30 et 50% de la population active française d'ici 2050. (Crédits : https://unsplash.com/photos/C3V88BOoRoM)

Avec la crise sanitaire, le télétravail s'est imposé pour beaucoup comme la meilleure façon de travailler. Alors qu'ils représentaient 7% des actifs français avant la crise (3% de manière régulière et 4% de façon occasionnelle), ce sont plus de 40% des actifs qui ont basculé en télétravail complet, et 25% lors du second confinement.

Reste désormais à voir si cette pratique, qui s'est massivement généralisée, va s'installer dans la durée. Va-t-on vers une révolution du travail à distance ? C'est la question qu'ont tenté d'élucider trois sénateurs de la Délégation à la prospective (la communiste Cécile Cukierman et les LR Céline Boulay-Espéronnier et Stéphane Sautarel), tout en pesant le pour et le contre d'un tel tournant.

Et si les sénateurs ont bien insisté sur le caractère prospectif du rapport remis jeudi 21 octobre, précisant que celui-ci ne fait que poser les prémisses d'une réflexion amenée à s'étendre au cours des prochaines années, il soulève déjà, au travers de huit questions, les enjeux majeurs qu'a fait émerger la démocratisation du télétravail.

Substitution des télétravailleurs par du personnel étranger moins coûteux, risque accru de cyberattaques, augmentation de l'empreinte numérique, "recyclage" des quartiers d'affaires actuels, ce rapport passe au crible diverses problématiques qui ont vu le jour avec le déploiement du travail à distance. Il explore également les opportunités qu'entraîne un tel phénomène, notamment les gains de productivité pour les entreprises, en raison d'une meilleure concentration des actifs en télétravail et de la perte de temps évitée dans les transports.

1. Serons-nous tous des télétravailleurs en 2050 ?

La Délégation a tout d'abord étudié une question générale: serons-nous tous télétravailleurs en France en 2050? Et la réponse qu'elle a rendue était prévisible: non. Selon une étude de l'Institut Sapiens citée par le rapport, le télétravail devrait concerner au maximum 30 à 50% des actifs français à cette échéance, part qui ne dépasse pas les 27% à l'heure actuelle.

Une réalité qui s'explique en grande partie par le fait que la France, à la différence des pays nordiques, n'a pas une économie entièrement tertiarisée, le secteur des services couvrant à ce jour seulement 76% des emplois du pays, lesquels ne sont pas tous télétravaillables. Le télétravail demeure en outre l'apanage d'un champ restreint de secteurs (ceux où il est le plus pratiqué étant l'information et la communication, les activités financières, immobilières et d'assurance, et les services aux entreprises), d'après une étude de la DARES menée en décembre 2020.

En clair, si le télétravail s'est véritablement installé dans le paysage, il est encore loin de concerner tous les emplois, au risque d'ailleurs de créer une « nouvelle fracture » entre ceux qui peuvent télétravailler, issus pour la plupart de catégories socioprofessionnelles supérieures (selon l'Institut Sapiens), et ceux dont la profession ne le leur permet pas.

2. Le télétravail a-t-il un impact positif sur la productivité à long terme ?

Autre enseignement du rapport: le télétravail serait plus susceptible de générer des gains de productivité que l'inverse selon les résultats de nombreuses études (même si le chiffrage reste encore approximatif). Une note de la direction générale du trésor (DGT) prévoit ainsi des gains de productivité allant de 5 à 30% grâce au télétravail. En cause ? Le temps de trajet est transformé en temps de travail supplémentaire, et l'absence d'interactions physiques entraîne une réduction du nombre de distractions et de perturbations (pauses café, long déjeuner, bruit), permettant aux actifs d'être plus concentrés et efficaces dans leur travail.

Déjà, en 2016, un rapport du cabinet Kronos évaluait l'augmentation de productivité qu'entraîne le télétravail à au moins 22%. Sur la base de ces chiffres, et en partant du principe que 27% des actifs français peuvent aujourd'hui télétravailler, l'Institut Sapiens a estimé dans une note de mars 2021 que « la pratique d'une journée de télétravail par semaine engendrerait un surplus de 30 milliards d'euros de PIB, toutes choses égales par ailleurs » (résultat obtenu en partant de l'hypothèse qu'un actif dispose d'une productivité horaire moyenne de 59€).

Toutefois, toutes les analyses ne convergent pas vers un tel scénario. Certaines études montrent notamment que s'il est mal géré, le télétravail peut désorganiser les entreprises et peser sur leur productivité, voire tuer la créativité émanant le plus souvent d'une cohésion d'équipe facilitée par le travail en présentiel.

3. Le télétravail constitue-t-il un risque de délocalisation des emplois ?

La Délégation à la prospective a également analysé le risque encouru par les télétravailleurs français d'être remplacés à terme par des travailleurs étrangers moins onéreux. Déjà, en mai 2020, le Groupe d'études géopolitiques avait affirmé que la « e-délocalisation pourrait être rentable pour environ 10% des emplois ». Un tel scénario suscite donc des inquiétudes légitimes et a déjà fait l'objet d'une mise en garde de l'ANDRH (Association Nationale des DRH) mardi dernier, qui a déploré que certains groupes automobiles ou bancaires se soient déjà lancés, sans le dire, dans les premiers chiffrages.

Pour autant, la Délégation à la prospective dégaine plusieurs contre-arguments. Tout d'abord, la part importante de travailleurs qualifiés parmi les télétravailleurs rend leur substitution moins rentable pour les entreprises qu'a pu l'être par exemple celle des call-center dans les années 2000. « Les écarts de salaires entre travailleurs qualifiés des différents pays du monde sont moins élevés qu'entre travailleurs non-qualifiés », fait ainsi valoir le rapport. À cela s'ajoute que les entreprises sont en proie à une pénurie de compétences, avec un chef d'entreprise sur deux peinant à recruter dans les services (selon une étude de la Banque de France d'août 2021), et ont donc moins intérêt à se séparer de leurs travailleurs qualifiés.

En revanche, le risque pourrait bien se trouver là où on ne l'attend pas. Selon le rapport, plus que des délocalisations d'emplois, certaines entreprises pourraient en effet faire face à des déménagements de télétravailleurs qualifiés. Les télétravailleurs les plus rémunérés, notamment, pourraient être tentés de s'installer dans des pays offrant d'importants avantages fiscaux. « Le spectre de l'exil fiscal des télétravailleurs français de haut niveau pourrait ainsi supplanter le spectre de leur remplacement par des travailleurs étrangers », met en garde le rapport.

4. Avancée ou régression sociale ?

Autre enjeu plus général: le télétravail constitue-t-il davantage une avancée ou une régression sociale? Il est encore trop tôt pour le savoir, observe la Délégation, qui note tout de même que les Français sont nombreux (71%) à voir dans le télétravail un gage de flexibilité, d'autonomie et de bien-être (réduction de la fatigue, meilleur équilibre vie pro/perso...), mesuré début septembre par une étude de l'UGICT-CGT.

Mais l'enquête note aussi que le télétravail présente des risques psychosociaux. Entre autres, une surcharge de travail liée notamment à la facilité d'organisation de réunions virtuelles et aux sollicitations plus fréquentes durant les congés (reportées par ⅔ des télétravailleurs), ainsi qu'une hausse du sentiment d'isolement, entraînant d'ailleurs un symptôme dépressif chez un télétravailleur français sur cinq.

5. Opportunité de relocalisation et d'aménagement du territoire ?

En outre, la généralisation du télétravail pose également la question du réaménagement du territoire. Si un Français sur quatre voire un sur trois dans les années à venir est amené à télétravailler pendant plus de la moitié de la semaine, un exode urbain vers les villes moyennes est à prévoir, avec des conséquences importantes. « L'irruption du télétravail autorise une rupture majeure avec cette ancestrale nécessité de proximité entre domicile et travail », note ainsi le rapport. Et cette tendance est encore plus forte parmi les cadres franciliens, qui sont aujourd'hui 83% à envisager de quitter l'Ile-de-France à court terme, selon une étude de Cadremploi d'avril 2021.

Une relocalisation des actifs qui pourrait non seulement donner un nouveau visage aux espaces périurbains et ruraux (avec la construction de nouveaux logements adaptés ou encore le déploiement de la fibre permettant un meilleur accès à la connexion), mais risque également d'induire « des hausses de prix dans les campagnes, pénalisant les populations qui y vivent déjà et ne disposent pas d'un pouvoir d'achat élevé ».

En parallèle, l'avenir des quartiers d'affaires actuels demeure pour l'heure assez flou. Alors que le coût de la place de bureau par salarié s'élève à environ 15.000€ par an dans le quartier de La Défense, selon France Stratégie, on pourrait constater d'ici à 2030 140.000 à 240.000 mètres carrés de bureaux en trop, relève le rapport. Un enjeu majeur est donc celui du "recyclage" de ces espaces potentiellement inoccupés demain. La Délégation s'interroge donc: peut-on par exemple envisager d'en faire des espaces de coworking et de développer un ticket bureau sur le modèle du ticket restaurant ?

6. Une bonne affaire pour l'environnement ?

Sur un registre tout à fait différent, se pose la question de l'impact du télétravail sur l'environnement. Les confinements ont entraîné une réduction des émissions de gaz à effet de serre grâce notamment à une baisse des déplacements automobiles, qui représentent 66% des déplacements domicile-travail et 25% des émissions de CO2 en France chaque année. Selon les estimations, si le télétravail continue de concerner 27% des actifs, la France pourrait réduire ses émissions de CO2 de près de 2,3 millions de tonnes par an.

Pour autant, les estimations de l'ADEME montrent que le gain en matière de rejet de CO2 hors situation de crise sanitaire, en faisant l'hypothèse d'un tiers d'actifs en télétravail, « serait modeste, de l'ordre de 1,3% de l'ensemble des émissions de CO2 par les voitures ». Et pour cause, le véhicule est toujours utilisé pour des trajets de proximité les jours de télétravail, y compris pour des trajets qui n'étaient pas possibles auparavant (par exemple ceux pour aller faire des courses). Par ailleurs, « les possibilités d'habiter plus loin du lieu de travail conduisent à des trajets moins fréquents mais plus longs des télétravailleurs durant les jours de présentiel », observe le rapport, au risque donc de polluer davantage.

En outre, le télétravail contribue à l'empreinte numérique environnementale, qui représente déjà 2% des émissions totales de la France, et devrait connaître « une augmentation de 60% à l'horizon 2040 ». Et si l'envoi de mails est déjà massivement utilisé dans le cadre du travail en présentiel, le déploiement de nouveaux équipements dans le cadre du travail à distance pourrait générer une empreinte numérique supplémentaire puisque leur fabrication est responsable de « 86% des émissions de GES liées aux terminaux numériques ». Un enjeu central tient donc à la réutilisation et au partage des objets numériques, par exemple en ayant recours au "flex office", qui peut également permettre de « réduire les besoins en locaux, entretien et chauffage ».

7. Le télétravail nous rend-il trop dépendants des outils informatiques ?

Et bien que souvent sous-estimé, le développement du télétravail fait courir un double-risque informatique, qu'a relevé la Délégation à la prospective.

D'une part, un risque accru en matière de sécurité numérique. Si les télétravailleurs ne disposent pas de matériels sécurisés chez eux et procèdent à des opérations sensibles via leurs outils informatiques personnels, ils sont plus vulnérables aux cyberattaques (vol de données, usurpation d'identité...). L'Institut Sapiens note ainsi: « alors que les flux de données entrants et sortants ne transitent que par l'intermédiaire d'un serveur unique et interne lorsque le travail est sédentarisé, il y a un risque plus important de captation ou de violation par autrui lorsque les flux se font à distance ».

D'autre part, un risque de fracture numérique est à craindre entre les entreprises qui mettent en œuvre des systèmes informatiques performants, rendant ainsi possible le télétravail pour leurs salariés, et celles qui « ne peuvent pas se permettre le télétravail sans risquer une forte désorganisation et des pertes d'efficacité ».

8. Le télétravail constitue-t-il une perspective universelle ?

Enfin, avec le télétravail s'impose nécessairement une réflexion de nature plus "philosophique". L'épanouissement professionnel est-il compatible avec le travail à distance ? Le télétravail ne risque-t-il pas de déshumaniser les rapports sociaux et d'entraîner ainsi une perte de sens au travail pour les actifs ?

Quid du management ? Comment réussir à maintenir le sens du collectif si l'on perd la notion commune en travaillant à distance ? Va-t-on vers une révolution culturelle du management reposant davantage sur la confiance ? Quelles formations vont-être mises à disposition des managers ? Et comment adapter le système éducatif pour préparer davantage les futurs actifs au travail à distance ?

Si beaucoup de questions restent aujourd'hui en suspens, force est de constater que la crise sanitaire a redéfini le monde du travail et qu'il y a bel et bien eu un avant et un après-covid. Le rapport de la Délégation à la prospective reste pour l'heure au stade de réflexions préalables, mais une chose est sûre: les outils juridiques devront être adaptés pour encadrer au mieux l'avenir du télétravail, aujourd'hui incertain.

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Commentaires 4
à écrit le 29/10/2021 à 15:36
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Risques cybersécurité...comme si on comptait sur les murs de l'entreprise pour empêcher les attaques. Les postes mobiles sont fournis par la DSI, avec VPN, proxy filtrant, antivirus. Il n'y a pas de différence. Nos sénateurs ne savent pas tout.

à écrit le 29/10/2021 à 12:56
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"Substitution des télétravailleurs par du personnel étranger moins coûteux" Les grosses boites n'ont pas attendu le covid pour délocaliser des pans de leur activité à l'étranger (comme la gestion de la feuille de paie par exemple) dans un pays e...

à écrit le 29/10/2021 à 10:23
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En 2050 on aura pas plus besoin d'ordinateur qu'aujourd'hui pour planter "nos patates", car c'est surtout de cela qu'il faut se préoccuper!

à écrit le 29/10/2021 à 9:28
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Non par contre on sera tous, on est déjà ultra surveillés. Quand une oligarchie est défaillante elle cherche à contrôler tout le monde.

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