Le mot « submersion » pour parler d'immigration est particulièrement apprécié par l'extrême droite qui l'a utilisé à de nombreuses reprises dans notre histoire politique.
Reuters
« Submersion » migratoire : François Bayrou, adepte du « dog whistle » ?
LE MOT DE LA SEMAINE. L'utilisation du mot « submersion » par François Bayrou pour parler d'immigration a suscité un tollé. Véritable maladresse, fausse bourde ou « coup de siflet » décomplexé ? La Tribune ouvre le dictionnaire.
Les termes du débat
Assemblée nationale, mardi 28 janvier 2025.
Boris Vallaud :« Submersion : c'est le mot de l'extrême droite partout en Europe et dans le monde. C'est un mot qui blesse autant qu'il ment. Monsieur le Premier ministre, choisissez-vous vos mots par hasard ou les avez-vous sciemment empruntés à cette extrême droite dont vous prétendez ne plus jamais vouloir dépendre ? »
François Bayrou : « J'ai employé le terme que vous évoquez dans le cadre d'un segment relatif à la situation à Mayotte. » « Le mot de submersion est le plus adapté », a ajouté le Premier ministre, pour décrire une situation dans laquelle les migrants représentent « jusqu'à 25 % » de la population locale, avant d'ajouter : « Ce ne sont pas les mots qui sont choquants, mais la réalité. »
Boris Vallaud : « Je ne peux qu'être consterné par votre réponse et même "submergé" par la consternation. »
Même sous couvert d'objectivité, l'utilisation du mot participe donc à la polarisation du débat public.
Un peu d'histoire
Le mot « submersion » pour parler d'immigration est particulièrement apprécié par l'extrême droite qui l'a utilisé à de nombreuses reprises dans notre histoire politique.
Marine Le Pen a fréquemment employé l'expression « submersion migratoire » pour dénoncer ce qu'elle considère comme une immigration massive menaçant l'identité française. Par exemple, dans un discours à Agde en septembre 2022, elle déclarait : « L'immigration submersion, c'est eux qui la choisissent, mais c'est vous qui la subirez ! »
Dans son programme présidentiel, elle associait cette idée de « submersion migratoire » à des mesures comme la fin du regroupement familial, la suppression du droit du sol et le rétablissement des contrôles aux frontières.
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À n'en pas douter, nous sommes donc face à une métaphore Marine.
Éric Zemmour utilise largement le mot dans ses discours de campagne en 2022 pour renforcer sa thèse d'une « invasion » migratoire, qui menacerait la culture française. Il en fait un pilier de sa rhétorique identitaire.
Viktor Orbán en Hongrie et Matteo Salvini en Italie n'hésitent pas à parler de submersionmigratoire pour justifier des politiques anti-immigration strictes.
De manière générale, ce lexique catastrophiste sert à renforcer un sentiment d'urgence et des mesures radicales.
Un peu de théorie
Dog whistle : cette expression désigne un message codé, censé n'être compris que par un cercle d'initiés. Un « sifflet à chien » littéralement, un « appel du pied » qui, sous couvert d'expression anodine, stigmatise en réalité une communauté.
Pouvoir plaider l'innocence : l'une des clés du dog whistle est la faculté,, pour son utilisateur, de pouvoir nier toute intention discriminatoire. François Bayrou s'est par exemple défendu en affirmant que le mot « submersion » reflétait simplement la réalité vécue à Mayotte. Avantage : éviter les accusations de connivence avec l'extrême droite tout en jouissant d'une écoute attentive de ses sympathisants.
Le mécanisme du dog whistle est décrit parIan Haney López, professeur de droit américain à Berkeley, qui prend l'exemple de termes comme « inner city crime » (criminalité en milieu urbain) ou « law and order » (loi et ordre), utilisés par les républicains et les démocrates pour évoquer des stéréotypes raciaux sans les nommer.
Un peu de pratique
Dragons célestes : référence à un terme provenant du manga One Piece, utilisé dans des discours antisémites pour désigner la communauté juive.
« Calmez-vous, ça va bien se passer » : Gérald Darmanin aurait utilisé un « dog whistle » en répondant cette phrase à Apolline de Malherbe en 2022, reprenant un extrait vidéo très populaire dans les milieux sexistes et antiféministes.
« Qui ? » : mot utilisé sur des pancartes lors de manifestations pour soulever l'idée d'un complot juif.
Emoji arbre : code pour désigner la population d'origine maghrébine, le terme étant phonétiquement proche du mot « arabe ».
- En 2023, les immigrés représentent 10,7 % de la population totale.
- La proportion d'immigrés en France est sous la moyenne européenne.
- À Mayotte, 48% des habitants sont de nationalité étrangère. Une situation bien particulière qui s'explique par l'immigration venue des Comores, État voisin, et par le départ de natifs de Mayotte de l'archipel.
Alors François Bayrou, adepte du dog whistle ? Répondons, en tout cas, que l'on peut exclure toute maladresse de vocabulaire, le Premier ministre ayant répété et confirmé l'usage de l'expression « submersion » migratoire, qu'il a un bon nombre d'années d'expérience au compteur, qu'il connaît l'art de la politique et ses rouages, et qu'il est agrégé de lettres classiques. Depuis qu'il a 23 ans (et il en a cinquante de plus).