Télétravail : quel impact économique et social ?

Productivité, immobilier, disparités, organisation du travail... le recours au télétravail pour un grand nombre de salariés a profondément modifié le paysage économique et social de l'économie des grandes métropoles. Au printemps, des millions de salariés ont basculé en travail à distance souvent dans la précipitation. Même si le télétravail est moins répandu au cours de ce second confinement, les ressources humaines réfléchissent sérieusement à mettre en place un télétravail plus pérenne pour l'avenir.
Grégoire Normand

8 mn

(Crédits : Reuters)

La pandémie a bouleversé les modes d'organisation dans les entreprises. Au premier confinement, des millions de salariés ont basculé dans l'urgence en télétravail. Beaucoup d'entreprises et salariés ont alors été complètement déboussolés lors de cette mise sous cloche improvisée de l'économie tricolore au printemps. Si le second confinement a également entraîné une nouvelle massification du télétravail, les règles sont bien plus souples et les entreprises ont été mieux préparées pour affronter cette nouvelle décision. Il reste que les répercussions macroéconomiques du travail à distance sont loin d'être tranchées.

8 millions de travailleurs potentiels concernés

Il est difficile à ce stade d'avoir un chiffre fiable sur le nombre de personnes réellement concernées par le télétravail. Selon une estimation de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) réalisée au 30 mars dernier dernier, environ 8,4 millions d'emplois pourraient être concernés par la mise en place d'un télétravail généralisé, soit environ 30% des actifs.

À l'opposé, 18,8 millions de travailleurs ne pourraient pas bénéficier de cette forme d'organisation. Cela signifie qu'une large majorité de la population active ne peut pas travailler à distance et que la fin du "métro/voiture-boulot-dodo" n'est pas pour demain, même si la fréquentation des transports pourrait diminuer sur certains créneaux.

Plus récemment, un sondage commandé par le ministère du Travail indiquait qu'environ 36% avaient pu télétravailler durant la première semaine du mois de novembre. Là encore, il s'agit de nuancer ces chiffres. Sur ce total, environ 18% des répondants affirmaient qu'ils étaient en télétravail à 100% et 18% alternaient entre le travail à distance et le travail en présentiel. Ce qui signifie qu'environ 5,2 millions de personnes ont pu se mettre à 100% en télétravail.

> Lire aussi : Confinement : moins de 20% des salariés télétravaillent à 100%

Derrière ce chiffre, il existe de fortes disparités selon les catégories socioprofessionnelles. Si les cadres peuvent pratiquer le travail à distance, c'est loin d'être le cas pour les ouvriers, les employés, le personnel de santé ou encore les métiers de la logistique. En outre, il existe des écarts géographiques importants entre les grandes métropoles qui concentrent la majorité des métiers télétravaillables dans les services principalement et les territoires plus ruraux.

> Lire aussi : Le coronavirus aggrave les inégalités au travail

Télétravail et immobilier : une possible amélioration des marges des entreprises

La demande de télétravail a déjà commencé à avoir des répercussions sur l'immobilier de bureaux. Dans une récente étude, la Banque de France expliquait que la part des dépenses des entreprises consacrée à l'immobilier a grandi ces dernières années. Ainsi, les dépenses de loyers rapportées à la richesse produite par les entreprises sont passées de 6,6% en 2001 à 8,3%. Dans certaines zones très tendues, cette part peut dépasser 15% de la valeur ajoutée, notamment à Paris ou à Toulouse. L'immobilier constitue un obstacle majeur à la croissance des entreprises.

"L'immobilier devient une charge de plus en plus importante pour les entreprises à mesure qu'elles vieillissent, et, en conséquence, une limite potentielle à l'augmentation de leurs effectifs", expliquent les auteurs. Face à la crise, les entreprises pourraient chercher à réduire leurs coûts en modifiant leur stratégie immobilière et en externalisant certains coûts (matériel informatique, chauffage, électricité) sur les salariés en télétravail.

En parallèle, s'il est réalisé dans de bonnes conditions, le télétravail pourrait améliorer le bien-être des salariés (moins de transport, par exemple). Tout dépend du cadre mis en œuvre et des pouvoirs de négociations des salariés. Sur ce point, le travail à distance peut affaiblir le rôle des instances de représentation du personnel comme les comités économiques et sociaux.

Productivité : les tâches collectives affectées, les tâches individuelles boostées

Les heures de télétravail permettent-elles de produire autant de richesse que les heures effectuées en présentiel ? Là encore, il est complexe à ce stade d'avoir une vision fiable de l'impact du télétravail sur la productivité et la croissance. Au mois de mars, le télétravail a été mis en oeuvre de manière improvisée et dans l'urgence dans beaucoup d'organisations. Ce qui a pu affecter la mesure de la productivité. En outre, la plupart des résultats de la littérature économique portent sur des périodes antérieures à la pandémie alors que cette crise est inédite dans son ampleur et sa forme.

Dans une récente note de blog, l'Insee a tenté de démêler les différentes répercussions du télétravail sur la productivité des salariés en réalisant une revue de littérature. Sur ce sujet à multiples dimensions, il apparaît que si le télétravail peut avoir des effets bénéfiques sur la productivité, cela dépend en grande partie du type de tâche à réaliser. Si les actions demandées sont plus routinières, les salariés ont tendance à perdre en productivité. En revanche, les gains de productivité sont plus importants pour les tâches créatives.

Vinciane Beauchene, directrice associée au Boston Consulting Group, n'a pas noté de rupture majeure pendant le confinement.

"La productivité est un sujet qui revient énormément chez les dirigeants. Sous l'effet du télétravail, la productivité a bien tenu le coup, selon une enquête récente menée auprès de 12.000 salariés. Sur les tâches individuelles, 71% ont maintenu ou gagné de la productivité. Sur les tâches collectives, 50% ont perdu de leur productivité. Toutes les fonctions ne sont pas logées à la même enseigne lorsqu'on regarde la productivité. C'est plus le fait de la pandémie avec le stress et la fatigue que le télétravail en tant que tel", a-t-elle expliqué lors d'une réunion sur l'impact économique de la pandémie ce vendredi 13 novembre.

En outre, certains facteurs peuvent aider à maintenir la productivité pour les tâches collaboratives comme la capacité à maintenir le lien social entre les salariés, préserver la santé mentale et physique des salariés et la qualité des outils mis à disposition des salariés.

En outre, cette question de la productivité horaire ou par tête reste un élément majeur dans les grandes économies qui enregistrent pour la plupart un épuisement des gains de productivité depuis une vingtaine d'années. La croissance des gains de productivité a été divisée par deux entre la période 1995-2000 et 2014-2018 dans les pays de l'OCDE.

La pandémie, un tournant majeur dans les modèles d'organisation du travail ?

Les services de ressources humaines ont traversé une période historique au printemps. En seulement quelques jours, des milliers de grands groupes, de PME et de TPE ont dû fermer leurs portes après l'annonce du chef de l'État. S'il est encore tôt pour savoir si la pandémie va avoir un impact durable sur l'organisation des entreprises, beaucoup de responsables de ressources humaines s'attendent à des changements durables.

"En mars, tout le monde pensait que c'était exceptionnel. Avec ce second confinement, la donne change profondément. La situation est de savoir comment je fais pour adopter mon modèle de travail de manière plus pérenne. Les entreprises ne sont pas passées à un modèle à 100% en télétravail. Une réinvention du modèle du travail doit avoir lieu. 85% des DRH prévoient de pérenniser le télétravail", ajoute Vinciane Beauchene.

Pour Benoît Serre, vice-président de l'association nationale des DRH, "le mois de septembre était marqué par une volonté de reprendre les embauches. C'est l'une des raisons pour lesquelles le télétravail a eu dû mal à s'installer à la rentrée. Il a fallu une pression ministérielle très forte pour forcer les entreprises à appliquer plus de télétravail. Le gouvernement veut faire passer le télétravail à 100%, mais il n'a pas juridiquement les moyens de le faire."

En attendant, les partenaires sociaux ont engagé un cycle de discussions tendu au mois de novembre qui doit aboutir à un nouvel accord national interprofessionnel le 23 novembre.

> Lire aussi : Télétravail : le parcours tumultueux d'un accord national

Grégoire Normand

8 mn

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Commentaires 7
à écrit le 28/11/2020 à 3:29
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les as de la clé à molette pourrons dans l'avenir de chez eux piloter le robot qui fera ça bien plus vite et mieux qu'eux en attendant que les robots soient autonomes . . .

à écrit le 20/11/2020 à 11:16
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Toujours a confondre progrès avec innovation! Le progrès est ressentie, l'innovation s'impose!

à écrit le 16/11/2020 à 22:55
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faut reconnaitre que les logiciels dont sont victimes les fonctionnaires créés par des développeurs fous ne permettent pas beaucoup d'aller vivre au loin, vaut mieux être proches des techniciens en attente du prochain plantage.

à écrit le 16/11/2020 à 12:56
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Le télétravail va etre appelé à se développer car les salariés sont de plus en plus nombreux à acheter leur résidence principale ou à louer loin des grandes villes et des métropoles pour une meilleure qualité de vie surtout qu'ils en ont pris encore ...

à écrit le 16/11/2020 à 11:22
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C'est surtout dans la fonction publique que le télétravail est bloqué par les directeurs d'administration qui ne peuvent pas se passer de la secrétaire qui présente les signataires. La signature électronique pourtant valide est refusée par nos énarqu...

à écrit le 16/11/2020 à 8:19
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Et comme on le constate le télétravail ne se généralise pas parce que les petits chefs idiots et improductifs sont trop frustrés de n'avoir personne sous la main pour expulser leurs ressentiments. Dommage bien encadré cela aurait été vraiment int...

le 16/11/2020 à 16:56
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Je ne pense franchement pas que ce soit la raison majeure. Beaucoup de personnes préfèrent travailler en dehors de chez elles et retrouver les autres, y compris leur chef, petit ou grand!

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