GRAND ENTRETIEN. Inégalités, mondialisation, climat, présidentielle... dans son dernier ouvrage "Une brève histoire de l'égalité", le célèbre économiste Thomas Piketty livre une vision optimiste pour relancer la marche vers une société plus égalitaire. À quelques mois du scrutin présidentiel, celui qui est directeur d'études à l'EHESS fait quelques propositions détonantes sur la fiscalité écologique, l'éducation ou la monnaie, tout en déplorant l'émiettement des candidatures.LA TRIBUNE - Au sujet de la présidentielle de 2022, vous affirmez que la bataille électorale "est mal engagée". Pourquoi avez-vous exprimé une telle position ?
THOMAS PIKETTY - Je crois qu'il n'est jamais trop tard. Nous avons besoin de positions clairement affirmées par les blocs politiques. Il n'est pas trop tard pour les partis de gauche d'essayer de s'unir et de porter des positions sur les questions d'égalité, d'éducation, de justice fiscale, sur les questions européennes. On voit bien toutes les limites des règles européennes actuelles. Le fait d'avoir eu besoin de l'unanimité sur le plan de relance européen est un système beaucoup trop lent. Il n'est pas assez réactif en cas de crise. Il ne faut pas chercher des unanimités artificielles. Il vaudrait mieux à l'avenir avoir un plan de relance avec un plus petit nombre de pays européens.
Si la Suède, le Danemark ou la Pologne ne veulent pas y participer, cela ne doit pas empêcher les autres pays d'avancer d'une façon plus démocratique avec des décisions à la majorité dans un cadre parlementaire. En plus d'un parlement européen, je pense qu'il faut introduire une assemblée européenne qui soit issue des parlements nationaux. Seuls les parlementaires nationaux peuvent engager le contribuable national pour voter des plans et des budgets en commun. Le débat mériterait de porter sur ces sujets. Or l'émiettement des candidatures contribue au fait que les débats ne décollent pas vraiment. C'est regrettable.
Jusqu'à maintenant, les candidats à gauche et une partie de la droite restent inaudibles.
Il y a un tel émiettement que chaque candidat est amené à regarder les sondages au lieu de parler du fond. Je trouve cela terrible. Les candidats ne se rendent pas compte que ce qui les sépare est moins important que ce qui les rassemble par rapport au reste de l'échiquier politique. Les candidats à gauche ont besoin les uns des autres. Les socialistes et les écologistes ont besoin des insoumis pour essayer sur les questions européennes de revoir leur conception, mais les insoumis ont besoin des socialistes et des écologistes pour avoir des propositions plus constructives. Sur le fond, le fait d'organiser des débats entre eux permettrait de voir ce qu'ils ont à dire.