Après la flambée des prix, vers un reflux de l'inflation aux Etats-Unis ?

En avril, la hausse de l'indice des prix à la consommation s'affichait à 8,3% sur un an outre-Atlantique, ralentissant par rapport au 8,5% de mars. A-t-on atteint le pic de l'inflation? Un rapport de Moody's prévoit son reflux en 2023 et un retour au taux cible de 2% en 2024, grâce aux politiques monétaires menées par les banques centrales telles qu'elles fonctionnent depuis des décennies.
Robert Jules

8 mn

La Réserve fédérale à Washington.
La Réserve fédérale à Washington. (Crédits : Reuters)

Est-ce l'hirondelle qui annonce le printemps? Au mois d'avril, l'indice des prix à la consommation (CPI) aux Etats-Unis a augmenté de 0,3% par rapport à mars où il s'était affiché en hausse de 1,2% par rapport à février. C'est la plus faible progression depuis huit mois. Sur un an, le taux atteint 8,3% en avril, évoluant moins vite qu'en mars, qui enregistrait un  taux de 8,5%, selon les données du Bureau du Travail américain. L'inflation reste néanmoins à son plus haut niveau depuis 40 ans.

Ce ralentissement - qui n'est pas une baisse stricto sensu - est principalement dû au reflux des prix de l'essence qui ont baissé de 6,1% par rapport à mars. Toutefois, sur un an, ces derniers affichent une hausse de 43,6%. Par ailleurs, si l'on retire les augmentations des prix de l'énergie et de l'alimentation, l'inflation dite sous-jacente progresse de 0,6% un rythme qui a doublé par rapport au 0,3% enregistré en mars. Comme l'inflation générale, l'inflation sous-jacente ralentit sur un an, à 6,2% contre 6,5% en mars.

L'envol des prix des billets d'avions

La tendance a été soutenue par une spectaculaire envolée des prix des billets d'avion, qui ont bondi de 18,6% sur un mois, et de 33,3% sur un an. De même sur un an, les prix des véhicules d'occasion progressent de 22,7% et ceux des hôtels de 19,7%.

Cette évolution des prix selon les différents produits est devenue un casse-tête pour les banques centrales qui doivent à la fois maîtriser l'inflation sans déprimer l'activité économique et alimenter la grogne sociale. Car l'inflation a des conséquences négatives, par exemple sur les salaires. Ainsi, même si le taux horaire aux Etats-Unis a progressé de 5,5% sur un an contre 5,6% en mars, le taux de l'inflation étant supérieur à celui-ci depuis 13 mois, non seulement elle annule la croissance du salaire horaire, mais grignote aussi le pouvoir d'achat des ménages américain.

C'est ce qui préoccupe notamment le président américain Joe Biden qui, dans un communiqué publié mercredi, a rappelé que "réduire l'inflation était sa principale priorité économique", tout en concédant qu'il comptait sur la Réserve fédérale pour enrayer la hausse des prix. La Fed a resserré progressivement sa politique monétaire depuis le début de l'année, sous la forme d'une réduction de son programme d'achats d'actifs et une première hausse des taux en mars. Au début du mois, elle les a à nouveau augmenté de 5 points de pourcentage.

Un cadre éprouvé

C'est bien l'action des banques centrales qui peut réduire l'inflation, confirment dans un rapport les analystes crédit Colin Ellis et Atsi Sheth chez Moody's Investors Service. Etudiant l'évolution de l'inflation dans différents pays depuis des décennies, ils montrent que depuis les chocs pétroliers des années 1970, elle a eu tendance à baisser. C'est essentiellement dû, selon eux, au fait que "de nombreux pays ont adopté depuis les années 1990 un cadre où à partir d'une taux cible d'inflation (généralement 2%), chaque banque centrale détermine en toute indépendance la politique monétaire via les taux d'intérêt ou des assouplissements quantitatifs". C'est bien ce cadre éprouvé depuis des décennies par les institutions monétaires, notamment aux Etats-Unis et en Europe, qui ont permis à ces institutions financières de "jouer un rôle significatif pour maintenir une faible inflation", durant toute cette période, et ce, malgré l'entrée de la Chine sur le marché international dont la place croissante dans l'économie mondiale n'a pas eu d'effet notable sur l'inflation.

Ce qui amène les analystes crédit de Moody's à considérer que "les taux élevés d'inflation actuels sont inhabituels" au regard des décennies passées. En effet, la crise sanitaire a créé une situation inédite. C'est aussi ce qui explique que Jerome Powell, président de la Réserve fédérale aux Etats-Unis, ou encore Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), ont longtemps considéré que l'inflation était "transitoire" malgré sa hausse mois après mois. Le choc de la demande produit par les confinements pour juguler la pandémie du Covid-19 à travers la planète suivi par celui de l'offre dû à une forte reprise économique qui a créé des goulots d'étranglement qui ont désorganisé les chaînes d'approvisionnement mondiales semblaient pouvoir être absorbés en 2022.

Mais deux autres événements inédits ont amplifié la perturbation due à la pandémie : la crise énergétique européenne qui a débuté en octobre 2021 et l'invasion russe de l'Ukraine le 24 février. Ils ont accentué l'effet inflationniste, obligeant les banques centrales à adopter leurs discours.

Conséquences sur le crédit et les dettes

La hausse des prix n'a en effet pas encore produit tous ses effets. "L'inflation élevée va déprimer cette année les salaires réels, la consommation et la croissance", avertissent les analystes de Moody's, alertant sur le fait qu'elle a aussi "des conséquences en matière de crédit selon les secteurs, produisant des effets dépendants de la nature du choc, du degré de pouvoir de marché détenu par les entreprises, et de la réponse des décideurs politiques".

Ces conséquences sont d'autant plus importantes pour l'activité économique que nombre d'entreprises à travers le monde doivent déjà composer avec un niveau élevé d'endettement. Ainsi, à  la veille de l'invasion russe en Ukraine, le 23 février, deux économistes du Fonds monétaire international (FMI), Ceyla Pazarbasioglu et Rhoda Weeks-Brown, avertissaient : "À la fin de l'année 2020, la dette des entreprises s'élevait à 83.000 milliards de dollars, soit 98 % du produit intérieur brut mondial. Les pays avancés et la Chine étaient responsables de 90 % de l'augmentation de 8.900 milliards de dollars enregistrée en 2020. Maintenant que les banques centrales relèvent leurs taux afin de maîtriser l'inflation, les entreprises vont voir augmenter le coût du service de leurs dettes. Les failles des sociétés vont être mises à nu à mesure que les pouvoirs publics réduisent les aides budgétaires qu'ils ont apportées aux entreprises sinistrées au plus fort de la crise." En effet, une hausse des taux rend mécaniquement plus coûteux le financement des entreprises.

Jeudi, Jerome Powell reconnaissait d'ailleurs que la hausse des taux ne serait pas "indolore"si l'économie évolue à peu près comme prévu, il serait approprié qu'il y ait des hausses supplémentaires de 50 points de base (un demi-point) lors des deux prochaines réunions", a-t-il annoncé, tout en se voulant extrêmement pragmatique par rapport à l'évolution de la situation : "si les choses se passent mieux que prévu, nous sommes prêts à faire moins. Si c'est pire que prévu, nous sommes prêts à faire plus".

Un impact maximal de 18 mois à deux ans après

C'est la raison pour laquelle les analystes de Moody's estiment que, selon leur modèle, les politiques monétaires actuellement menées par les banques centrales, "en l'absence d'autres chocs""vont aider à réduire l'inflation l'année prochaine et l'abaisser davantage en 2024, avec un retour de la croissance économique". Car si les écarts à court terme de l'inflation par rapport au taux cible de 2% sont importants, "il peut s'écouler de 18 mois à deux ans avant qu'un modification des taux directeurs produise son impact maximal sur l'inflation", estiment Colin Ellis et Atsi Sheth.

Taux

L'approche de ces analystes s'inscrit donc dans la continuité observée par les politiques monétaires menées depuis des décennies dans différents pays. Elle écarte nombre d'explications classiques qui divisent les économistes quant à l'origine de l'inflation. Patrick Artus estimait même l'année dernière qu'il fallait "une nouvelle théorie de l'inflation".

Le paradoxe de la norme

L'une d'entre elles pointe l'origine dans l'augmentation de la masse monétaire. "Sur l'inflation, nous savons que des facteurs comme la vigueur des prix de l'énergie et les perturbations des chaînes d'approvisionnement sont au cœur des discussions sur la flambée des prix. Mais nous considérons que les largesses monétaires des banques centrales, qui remontent à plusieurs décennies, ont été aussi un élément clé. La dissociation du dollar du prix de l'or a favorisé une importante croissance monétaire à l'échelle mondiale dans les années 1970, qui s'était accompagné d'une flambée de l'inflation - et aujourd'hui la période de crise post financière mondiale a vu une flambée dans la croissance monétaire et une flambée similaire de l'inflation", soulignait cette semaine Steven Barrow, économiste à la Standard Bank, dans une note sur l'écroulement des prix des cryptomonnaies, ajoutant qu'il savait que son avis n'était pas partagé par la majorité des experts.

Finalement, Colin Ellis et Atsi Sheth constatent empiriquement que le cadre adopté par les banques centrales depuis des décennies a permis de maintenir les taux directeurs sous les 2%. Le paradoxe est que cette nouvelle norme pour nos économies dépend de politiques monétaires qualifiées de "non conventionnelles".

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